ACTE m
BÉATRICE
Pourquoi ? Je m'ennuie, à ne rien faire, surtout depuis le départ de M. et Mme Felletin. Je voudrais copier, traduire... Je me ronge, vous comprenez. Vous pouvez très bien recommencer à dicter.
ALBERT
Quand vous serez tout à fait guérie, je vous le promets.
BÉATRICE
Guérie... Mais monsieur Carolles... êtes-vous sûr que j'aie été malade ?
ALBERT
Je suis même sûr d'avoir cultivé. .. aggravé votre mal. Je me le reproche assez souvent.
Si vous croyez que je ne suis qu^une malade, vous ne croyez plus que votre femme ait revécu en moi... Et alors, comment pouvez-vous me plaindre et me consoler ? Vous devez m'en vouloir de votre déception.
ALBERT
Je sais que vous n'avez jamais cherché à nous tromper.
(Elle s'enfonce dans une rêverie profonde, en regardant le feu.)
BÉATRICE
Il est pourtant vrai que les morts revivent. Il y
a pourtant des fantômes. (Silence.) J'en ai vu un, autrefois, en Irlande, quand j'avais dix ans. Celui d'un homme qui avait péri dans une tourbière. Il revenait au printemps, dans un vallon inondé. Il sortait en plein jour d'un trou d'eau et il errait sous les talus, comme pour se réchauffer aux reflets jaunes des ajoncs. Bien souvent, il n'y a pas d'autre soleil dans nos champs. Mais il doit suffire au fantôme d'un noyé.
ALBERT, tisonnant.
C'est une chimère qui peut vous tuer...
BÉATRICE
Je n'ai pas très envie de faire de vieux os.
ALBERT, continuant.
Une chimère que je comprends, puisque je l'ai partagée. J'ai respiré des semaines sur le bord de la même espérance. J'ai dû faire appel à toutes les forces de ma raison, pour ne pas m'y engloutir...
Et moi, j'aimerais m'y engloutir ! Si ce que j'entends depuis des mois n'est que l'écho de ma propre imagination, si la présence que j'ai sentie autour de moi n'est qu'une illusion de mes sens, si tout ce que j'ai dit est aussi vain que les paroles qu'on prononce en dormant, si j'ai été la dupe d'une simple hallucination, je ne surmonterai pas un ridicule et une honte pareils !