‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 7 sur 68 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

EDOUARD

Vous avez encore de l'espoir ?

ALBERT

Je ne veux pas désespérer... J'ai fait faire des recherches tout autour de l'île, sur la côte, là où portent les courants... Vous venez de traverser ce monde d'écueils, d'îlots, de passes... Chercher un corps au milieu de ce chaos semble d^abord aussi vain que de chercher une épingle sur la grève. Mais la mer a ses habitudes. Les épaves abordent certains points, de préférence à d'autres. Il y a, du côté du large, une caverne à l'entrée de laquelle je vais tous les matins. Après chaque tempête, les ramasseuses de varech y trouvent des débris... Je saurai peut-être un jour ce que la mer a fait de ma pauvre Berthe. Je ne saurai jamais comment elle me l'a enlevée.

FERNANDE

Tu as parlé d'une lame de fond ?

ALBERT

C'est une hypothèse. La vérité, c'est que je n'ai aucune donnée, aucun indice, rien. Elle sortait chaque soir, après le dîner, tantôt seule, tantôt avec moi. Elle allait voir les brisants, à la pointe de l'île. Ce soir-là, j'étais resté à la maison. Les gens du pays l'ont vue dépasser le phare, s'engager, comme d'habitude, parmi les champs couverts de varech séché, disparaître derrière une de ces meules noires dont l'odeur vient jusqu'ici. Vers

9 heures, la brume est tombée avec la nuit et j'ai commencé à m'inquiéter. Je suis parti à sa recherche. La mer n'était pas démontée, mais elle présentait cet aspect que vous avez peut-être observé en traversant le chenal ; des espaces onduleux et paisibles, puis des gonflements, des poussées de vagues accourant concentriquement comme à un rendez-vous ; des ronds d'eau lisses, glacés, puis une roue d'écume qui tourne brusquement au-dessus d'un récif secret. Les pierres où nous avions coutume de nous asseoir étaient humides... Ouij une lame plus forte a pu l'emporter... Mais tout le promontoire était moite de brouillards et d'embruns... Peut-être a-t-elle glissé?... J'ai été chercher du secours au village. Les pêcheurs sont venus avec des lanternes et nous avons fouillé les i'alaises jusqu'au matin... Pas un objet, pas un vêtement... Elle portait cependant une cape de laine grise, une écharpe. Non, la mer a tout gardé.

FERNANDE, effrayée du drame sans issue dont elle prend conscience.

Et probablement pour toujours. Que feras-tu, si dans un mois... si dans deux mois... ?

ALBERT

Je passerai l'hiver ici.

FERNANDE

Eh bien, je resterai avec toi. Je suis sûre qu'Edouard me. le permettra.

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