‹ Théâtre completChapitre 1 sur 14 · RUE HAUTEFEUILLE · texte numérisé non relu

RUE HAUTEFEUILLE

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DU PRÉSENT OUVRAGE QUARANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, DONT SIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 34 ET DE 35 A 40.

Pièce en quatorze tableaux

représentée pour la première fois, à Paris, sur la scène du

Théâtre des Arts, le 22 mai 1920.

personnagp:s

LUI MM. Georges Pitokff.

MONTREDON, acteur, puis régisseur

de la tournée Garpentieu.

LE MUSICIEN DuLLix.

LARNAUDY, acteur de province. . . Arvel.

SAINT-GALLEÏ, acteur de province Bihel.

LE VIVEUR FicHEL.

ELLE Mmes Marik K.ALtF.

LA DUÈGNE Mayliajjes.

L'INGÉNUE L. Pitoeff.

L'HABILLEUSE Sylvère.

Le deuxième fantôme, un garçon d'iiôtel, nii acteur, un garçon de café, le président du Tribunal, sa fille, le conservateur du Musée, sa femme, le pharmacien, un caporal, un soldat, la tenancière du buffet, une bossue, un nègre, le commissaire de police.

La scène se passe en France, vers l'JtO.

Un local Irisle servant de salle de répélilions. Une rangée de chaises le long des murs. A droite, un piano. A gauche, une table où des manuscrits et des rôles sont éparpillés. Au milieu, des chaises figurent une mise en scène.

Au lever du rideau, Montredon est assis derrière la table. Lui, est à son côté, Elle, au fond. Tous trois sont silencieux, crispés par l'attente.

(Lui tire sa montre.)

Quelle heure?

LUI

Quatre heures moins dix.

MONTREDON

Mon cher auteur, les éminents artistes chargés d'interpréter votre belle œuvre au Nouveau Théâtre

Artistique s'étant donné le mot pour nous poser un lapin, je propose de lever la répétition.

(Lui ne répond pas, se lève el arpente nerveusement la pièce. Montredon continue :) Je propose de lever la répétition, non sans faire peser un blâme énergique sur vos interprètes absents.

LUI, s'arrêtanl.

Ecoutez, Montredon, ça ne peut pas continuer! Voilà deux mois que vous avez mis ma pièce à Pétude... Vos acteurs n'ont pas encore répété ensemble... et vous voulez passer lundi prochain !

MONTREDON

Je passe lundi prochain !

LUI, nerveux.

Je ne laisserai pas abîmer mon drame par des interprètes de fortune I

MONTREDON, soupirant.

Ah, si seulement ils voulaient venir répéter, les interprètes de fortune !

Vous conviendrez vous-même qu'on ne peut pas jouer une pièce sans l'avoir répétée î

MONTREDON

En principe, non... En réalité, si !

LUI

Eh bien, pour une fois, je m'en tiens au principe.

MONTREDON

Ne VOUS frappez donc pas. On travaillera les trois derniers jours et votre pièce sera jouée... ni mieux, ni plus mal que toutes celles que je monte.

LUI

Par qui sera-t-elle jouée ? Car enfin, depuis que je viens aux répétitions, à part vous et Juliette, qui arrive tous les jours à midi et demi, la malheureuse, je n'ai pas vu d'acteurs !... J'ai vu défiler un tas d'individus pleins de prétentions qui ont ânonné leurs rôles, une fois, deux fois, et puis n'ont plus reparu. Qu'est-ce qu'ils ont ? Pourquoi ne reviennent-ils pas ? Est-ce la pièce qui leur déplaît ? Sont-ce les rôles qui ne leur conviennent pas?... Est-ce le , côté symbolique de l'œuvre qui les effraie ?... Je ne sais plus, moi î Je ne sais plus !

MONTREDON, rassurajiL Non, ce n'est pas le côté symbolique.

LUI

Alors quoi?... Les seuls qui aient gardé leurs rôles sont des petits jeunes gens qui disent faux à vous faire rougir... Et même ceux-là ne viennent pas ! Pourquoi ?

MONTREDON, phUoSOphc.

C'est bien simple : jusqu'à trois heures, ils font du cinéma... et à partir de trois heures, ils n'osent plus venir, parce qu'ils savent qu'ils seront engueulés.

LUI

Mettez la répétition plus tard.

MONTREDON

On ne me prête le local que jusqu'à quatre heures et demie.

LUI

Louez-en un autre.

MONTREDON

Avec quoi, mon bon ami? Vous me donnez huit cents francs, pour monter votre pièce.

LUI, la gorge serrée.

Huit cents francs... huit cents francs... Ça représente deux ans d'économies sur des leçons de français au rabais. Nous ne pourrons pas recommencer la petite fête de si tôt !

MONTREDON

Je le sais bien. Et vous savez, vous, que ça me fait mal au cœur d'avoir dû vous demander de l'argent. (Frappant sur le manuscrit.) Il est très bien, votre ours, et si j'avais seulement deux mille francs à moi, vous verriez comme ça marcherait !

ELLE

J'ai demandé cinq cents francs à mon oncle... il m'a envoyée promener.

LUI

Et si vous lui lisiez la pièce ?

ELLE

Oh, alors, il se fâcherait toutàfait !... Un inceste, vous comprenez !

LUI, décisif.

Il faudrait trouver de bons acteurs qui ne se fassent pas payer. En leur faisant miroiter la chose... Une pièce de jeune... une belle création... ça devrait les intéresser.

MONTREDON

Ça devrait... mais ils s'en foutent !

LUI

Alors, que faire?

MONTREDON

Harceler les crabes de dix-huit ans que nous avons. Je les ferai travailler jour et nuit...

LUI

Et mon drame sera tout de même par terre ! Eh bien, non.

MONTREDON, à Elle.

Croyez-vous qu'il est jeune ? (A Lui.) Mais puisque je le joue, votre drame ! Puisque Juliette le joue ! Qu'est-ce que vous craignez?

LUI

Pardon. Il n'y a pas que deux rôles. Il y en a neuf. Et certaines scènes sont très difficiles à régler. Celle des deux fantômes, par exemple.

MONTREDON, c/itre SCS defits.

Coupez-la donc. Je vous l'ai déjà demandé.

8 " Ll^S RATÉS

LUI, furieux.

Non, non et non ! Je ne laisserai pas mutiler mon œuvre parce que vous ne pouvez pas la monter intégralement ! Si vous revenez là-dessus, finissonsen. Je la retire. Rendez-moi le manuscrit !

MONïREDON, Calme, Est-il méchant !

LUI

Je me suis bien trompé sur votre compte, Montredon. Je vous croyais un artiste, un sincère... Et je vous trouve d'une indifférence ! D'une mollesse ! Ah î vous n'avez pas le feu sacré, vous !

MONTREDON, avcc amertume.

Je l'ai eu, mon garçon ! Mais c'est une maladie qui ne dure pas longtemps. On en claque... ou elle passe. Nous verrons, dans dix ans, si elle vous tient encore !

LUI

Excusez-moi, je suis dans un état de nervosité... MONTREDON, indulgent.

Mais oui... Mais oui...

(Le Deuxième Fantôme passe timidement la tête au fond. Seize ans, l'air naïf, louchant légèrement. )

ELLE

Voici le Deuxième Fantôme !

MONTREDON, s'amusaul à le terrifier.

Ah, c'est toi, espèce de navet?... Tu as encore

du toupet, de t'amener à ces heures-ci... La répéti" tion est terminée, mon cher sociétaire î Et si tu crois que c'est en adoptant des mœurs pareilles que tu apprendras ton métier, permets-moi de te dire que tu te goures étrangement î

LE DEUXIÈME FANTÔME, étranglant de timidité. Monsieur Montredon...

MONTREDON

Regardez-moi ça... Ça se tient comme une asperge malade, ça a une voix de roquet et ça veut jouer les fantômes ! Mais tu ne ferais pas peur à un nourrisson !

LE DEUXIÈME FANTÔME

Monsieur Montredon...

MONTREDON

Eh bien quoi ? Parle donc !... Donne de la voix !... Articule !

LE DEUXIÈME FANTÔME

Monsieur Montredon... Il se passe des choses graves... J'ai vu le Premier Fantôme.

Et puis après?... Où est-il encore, celui-là?

LE DEUXIÈME FANTÔME

Il est au café, monsieur Montredon.

MONTREDON

Ah, il est au café ? Eh bien, tu peux lui dire de ma part que c'est un veau !

10 LKS a AT h: S

LE DEUXIÈME FANTÔME, sorlonl UR rôle de sa poche. Monsieur Montredon... Il a rendu son rôle !

MONTREDON

A qui l'a-t-il rendu?

LE DEUXIÈME FANTÔME

A moi, monsieur Montredon... Parce qu'il n'a pas osé vous le rendre, à vous. Il trouve que ce n'est pas assez important pour lui. Il dit qu'il a joué des rôles de pièce à Mostaganem... Alors, il ne marche plus pour un fantôme. Voilà.

MONTREDON, s'amusajil.

Ah ? Mais je ne savais pas que ce monsieur avait tenu les premiers emplois à Mostaganem... Voilà qui change tout !... Evidemment, j'ai eu tort de lui offrir un fantôme... Que faire?... D'abord, va tout de suite lui dire qu'il n'est pas un veau î

LUI

Il n'y a pas de quoi rire, Montredon. Encore un qui plaque ! C'est tout simplement effrayant!

Et puis, dis-lui que l'auteur est effrayé...

LE DEUXIÈME FANTÔME, s'enhardissaul.

Monsieur Montredon...

MONTREDON

Quoi?

LE DEUXIÈME FANTÔME

Puisqu'il a rendu son rôle, donnez-le-moi î

LUI, proteslanl.

Ah non, non, c'est impossible.

MONTREPON

Qu'est-ce que tu veux, mon petit, l'auteur te voit en Deuxième Fantôme ; il ne te voit pas en Premier. Il n'y a rien à faire.

LE DEUXIÈME FANTÔME, à Lul.

Je vous promets de travailler, monsieur ! Vous me donnerez vos indications ; je ferai tout ce que vous me demanderez... J'ai un camarade qui jouerait le Deuxième Fantôme à ma place.

MONTREDON

Comment est-il, ton camarade ?

LE DEUXIÈME FANTÔME

Un peu gros pour un fantôme, mais il a un creux superbe.

MONTREDON, à Lui.

En somme, comment le voyez-vous, votre Deuxième Fantôme ? Gros ou mince ?

LUI

Je vous assure que je n'ai pas envie de plaisanter I

MONTREDON, rêvatiL

Moi, je l'ai toujours vu obèse, les cheveux plats.

12 LES RATKH

et des bajoues. (Au Deuxième Fanlôme.) Amène ton camarade, mon garçon.

LE DEUXIÈME FANTÔME

Alors, monsieur Montredon, vous me donnez le Premier Fantôme ?

MONTREDON

Nous t'essaierons, mon petit.

LE DEUXIÈME FANTÔME

Merci bien, monsieur Montredon.

LUI, très contrarié.

11 y a une impression d'épouvante à produire : monsieur ne la produira jamais.

MONTREDON

Travaille. Tâche de produire ce que demande monsieur.

LE DEUXIÈME FANTÔME

Oui, monsieur Montredon.

Demain, une heure et demie, avec ton copain.

LE DEUXIÈME FANTÔME

Sans faute, monsieur Montredon. (Il sort.)

LUI

Montredon, ne lui laissez pas jouer le Premier Fantôme, il sera ridicule.

MONTREDON

11 a beaucoup de qualités, ce garçon. Je l'engueule pour le faire travailler, maivS je vous assure qu'il sera très bien.

LUI

Il ne sera jamais ef-fra-yant î

MONTREDON

Il manque peut-être un peu de moyens. Mais le masque y est. Il a un œil gauche terrifiant, cet enfant-là. Vous n'avez pas remarqué ? (Elle ril.)

LUI, ouvrant les bras.

Ah, si vous riez, vous aussi !...

(Le Musicien enlre, un rouleau sous le bras, misérable et suffisant.)

MONTREDON

Tiens, voilà l'orchestre !

LUI

Comment allez-vous, mon cher Crouzols? Eh bien, est-ce terminé, cette musique de scène ?

LE MUSICIEN, enchanté de lui-même.

Oui, je vous l'apporte... A dire la vérité, le public ne comprendra pas deux mesures à ma partition.

MONTREDON

Pourquoi donc ?

LE MUSICIEN

C'est très synthétique, vous comprenez... Excessivement synthétique.

MONTREDON, avec dcs grîmaccs inquiètes.

Jouez-nous donc un peu le cortège du un. Nous verrons si ça concorde avec mes jeux de scène.

LE MUSICIEN, négligemmeniy se mettant au piano.

Oh, je ne me suis pas occupé des jeux de scène. J'ai suivi, vous comprenez..; J'ai suivi ma pensée.

MONTREDON

Diable!

(Le Musicien commence à jouer une succession d'accords prétentieusement dissonants.)

MONTREDON, croyant, ou faisant semblant de croire qu'il prélude.

Commencez, voulez-vous ? Je suis un peu pressé.

LE MUSICIEN, se rctoumant^ furicux, sans cesser de Jouer.

Mais c'est commencé !

Oh, pardon !

(Il fait signe à Lui et à Elle. Tous trois se concertent à voix basse. Le Musicien joue toujours. Heurts et dissonances de plus en plus désagréables.)

MONTREDON, qui a tiré sa montre.

Halte !

LE MUSICIEN, s'arrétant.

Comment, halte ?

MONTREDON

Deux minutes: le cortège est passé.

LE MUSICIEN

Mais je n'ai pas fini !

MONTREDON

Ça m'est égal ; les chevaliers sont sortis. Les amants restent seuls.

LE MUSICIEN, fermant le piano avec un mépris négligent.

Vous savez, si la musique vous déplaît, ne vous gênez pas pour le dire.

LUI, vivement.

Pas du tout, Crouzols ! Pas du tout ! C'est une question de durée, simplement.

LE MUSICIEN

Oh, je ne ferai pas de coupures !

D'abord, moi, je l'ai toujours dit : à cet endroitlà, je voudrais un roulement de tambour, et voilà tout. Quant à votre musique, ma foi, écoutez : je la trouve... je la trouve...

LE MUSICIEN

Vous la trouvez ?

MONTREDON

Un peu trop synthétique. Voilà... Et je ne suis

pas le seul de mon avis. L'auteur aussi la trouve trop synthétique... Et même Juliette...

(Elle se détourne pour rire.)

LE MUSICIEN

Vous vous foutez de moi, n'est-ce pas ?

LUI

Mais non, Crouzols ! Montredon n'y connaît rien !

MONTREDON

C'est possible, mais l'auteur s'y connaît, lui... Et il l'a dit : « C'est de la musique trop synthétique. » N'est-ce pas, Juliette^ qu'il l'a dit ?

LUI

11 n'y a pas un mot de vrai, c'est une plaisanterie !

LE MUSICIEN, qui a repris sa parliliori.

Dix mesures de moi et les cochons sont lâchés... Comme c'est curieux!... D'ailleurs, c'est ce qu'il faut. C'est pour cela que j'écris.

LUI

Je suis désolé. C'est un malentendu.

MONTREDON, has.

Non, non, tout va bien.

LE MUSICIEN

Vous croyez me faire une muflerie et, sans le sa-

voir, vous acquiescez à Toriginalité absolue de mes conceptions !

LUI

Ne vous fâchez pas, Crouzols I

LE MUSICIEN

Moi, fâché? Comme vous me connaissez mal! Je suis ravi.

LUI

Alors, continuez à jouer.

LE MUSICIEN

Inutile. Ma partition est de plus en plus agressive.

LUI

Qu'est-ce que ça fait ? J'aime beaucoup ce que \ ous écrivez, moi.

Ah, non, mon cher. Ne vous faites pas plus malin que vous n'êtes. A l'heure actuelle, il y a deux hommes en état de me comprendre... et ils ne sont pas ici...

MONTREDON

Oh, les veinards !

LE MUSICIEN, imperturbable.

L'un est à Pétersbourg et l'autre, à Munich.

LUI, rouvrant le piano.

Voyons, Crouzols, ne vous en allez pas ! Nous finirons par nous entendre...

LE MUSICIEN

Non. Monsieur me demandera des coupures et je suis décidé à ne pas changer une note. Ce n'est pas ma faute, si j'ai le respect de mon art. Vous, vous faites des concessions, vous truquez, vous flattez le public; à votre aise. Moi, j'aimerais mieux claquer que de sacrifier une mesure... L'avenir dira qui de nous a raison.

MONTREDON, soupirajii.

L'avenir... l'avenir... en voilà un qui ne cause pas facilement !

LE MUSICIEN, à Lui.

Je sais qu'il aura sur moi son mot à dire!... Je suis inconnu... Je vis dans une misère profonde... Et j'ai cependant la foi la plus absolue en moimême. Vous, vous êtes déjà empoisonné par le doute. Vous comprenez que nous ne pouvons pas nous entendre. Bonjour. (Il sorl.)

LUI, à Monlredon,

Et nous voilà, grâce à vous, sans musique de scène ! C'est gai !

MONTREDON

Mais remerciez-moi donc. Mieux valent une casserole et une grosse caisse que les insanités de cet imbécile.

ELLE

Il a raison. La musique de Crouzols est impossible.

LUI

C'est toujours de la musique !... Et il nous faut de la musique. Et puis, sommes-nous sûrs de ce qu'il vaut ? Il aura peut-être un jour le génie qu'il se croit.

KLLE

Lui ? C'est le raté le plus définitif que j'aie jamais rencontré.

LUI

Nous ne savons pas.

ELLE

Mais si; tout le monde le sait.

LUI

Tout le monde peut se tromper. Regardez les derniers quatuors de Beethoven : pendant quarante ans...

MONÏREDON, SC leVOTli.

Mes enfants, la conversation devenant esthétique, musicale et dubitative, je décampe.

LUI

Alors, demain, une heure et demie ?

MONTREDON, parlaul à des acteurs imaginaires.

Une heure et demie, tout le monde ! Répétition des mouvements de foule, avec costumes et accessoires ! (A Lui.) Je monte à Belleville, pour tâcher de vous trouver un prince Aldebert.

LUI, effrayé.

Comment ? Un prince Aldebert ? Mais nous en avons un. Le grand garçon qui est venu hier !

MONTREDON

Il a plaqué.

LUI, furieux.

Celui-là aussi ? Mais pourquoi ? Enfin, pourquoi ?

MONTREDON, pénétré.

A cause de sa mère.

LUI

Qu'est-ce qu'elle a, sa mère ?

MONTREDON, luî tendant un pneumatique.

Lisez.

LUI, lisant.

« Cher Montredon, ne m'en veuillez pas trop, s'il m'est impossible de créer le Prince Aldebert. Après avoir relu la pièce, je m'aperçois que ma mère, qui est à cheval sur les principes, ne me pardonnerait jamais d'incarner un vieillard amoureux de sa propre fille. »

C'est terrible ! On ne peut pas prendre n'importe qui, pour jouer le Prince Aldebert ! Il faut un physique!

MONTREDON, alléchant.

J'ai quelqu'un en vue.

LUI

Il aura treize ans, votre Prince Aldebert ! Il faut un vrai vieux; autrement, sa scène est par terre!

MONTREDON

Mon cher, celui que je vais voir vous étonnera : Abdul-Hamid !

LUI, soudain enchanlé.

Ah, ce serait parfait.

MONTREDON, reslrîclîf.

Pourvu qu'il soit libre!... Allons, à demain. A demain, Juliette.

ELLE

Au revoir, Montredon.

(Moniredon sort vivemenl,)

ELLE

Mon pauvre ami !

Cette lutte est épuisante, voyez-vous. On n'a pas de prise sur un homme comme Montredon. Rien ne sert de se fâcher, avec lui.

ELLE

D'autant plus qu'au fond, il est sérieux: il se donne du mal. C'est quand même un artiste.

LUI

Feuh ! Croyez-vous ?

ELLE

J'en suis sûre.

LUI

Je le trouve bien entamé.

ELLE

Que voulez-vous ? Quinze ans de batailles inutiles!... On perd son courage. Nous-mêmes, dans quelques années...

LUI, d'un ton un peu forcé.

Eh bien, non ! Je crois que je ne perdrai jamais le mien... C'est la réalité qui décourage... La répétition des échecs... La gifle continuelle des faits... Mais cette réalité-là ne doit pas exister pour l'artiste. Il doit en posséder une autre, qui dépende de lui seul, à laquelle personne ne puisse toucher. Vous comprenez ?

ELLE

Oui. Ce serait beau... Ce serait fort.

LUI, s'écoulant parler.

Il faut qu'il y ait, en tout artiste, une région silencieuse où la lutte ne soit plus qu'avec lui-même, où il n'entende plus briser les vagues du succès et de l'insuccès. Qu'importe que je sois inconnu et misérable, si je suis roi dans le pays de mes rêves, où tout est grand, où tout est parfait ?

ELLE

Ça réchauffe de vous entendre parler ainsi. Vous doutez si souvent de vous-même !

LUI

C'est fini. Je ne veux pas me laisser empoisonner par le doute, comme dit Crouzols. Je ne veux plus m'interroger continuellement sur la valeur de ce que j'écris. C'est trop vain! Je ne veux plus que créer... Je veux, sur l'océan de la sottise humaine, lancer de grands vaisseaux d'idéal, aux voiles éclatantes! Si j'ai la force de les bâtir, je vous

ni: MIE R TAULE AU 23

jure qu'ils vogueront !... Il est impossible qu'ils ne finissent pas... (Il s'arrête brusquement et rit.)

ELLE

Qu'alliez-vous dire ? Pourquoi riez-vous ?

LUI

Je ris, parce que je parle comme Crouzols ! Lui aussi se figure...

ELLE, vivement.

Pas de ces comparaisons, je vous prie ! Vous avez le droit, le devoir de croire en vous! Ah, que ça doit être bon d'avoir un peu de confiance en soi-même !

LUI

Mais vous n'avez pas le droit d'en manquer non plus!

ELLE

Quand il me vient un accès d'enthousiasme, quand je me crois capable de grandes choses, j'ai toujours peur d'être ma propre dupe.

LUI

Il ne faut pas, Juliette. Voyons, quand nous sommes ici tous les deux et que vous répétez votre rôle pour moi, pour moi seul, est-ce que je ne pleure pas.

ELLE

Oh, cela ne prouve rien.

LUI

Pourquoi ?

ELLE, limidemenl.

Quand je suis seule, chez moi, le soir, et que je relis vos vers, je pleure aussi... Cela ne prouve pas qu'ils soient beaux.

LUI, réfléchissant.

Vous voulez dire... que cela prouve autre chose, n'est-ce pas ?

ELLE, bas.

Oui.

LUI, même jeu.

Une chose... dont je suis plus heureux que de tout le reste... vous le savez.

(// lui prend lentement la main et la serre avec tendresse.)

ELLE

Moi aussi... moi aussi...

LUI

Une chose... qui suffît...

RIDEAU

Une chambre, boulevard du Montparnasse. Le m est masqué par un paravent. Une table encombrée de paperasses et de livres. Après-midi d'automne.

Lui, est assis devant la table. Il n'écrit pas. Il pense, la tête entre ses mains.

Elle, passe la tête à droite.

LUI

Tu peux entrer.

KLLE, entrant.

Je n'osais pas te déranger.

Oh, je ne travaille pas.

ELLE

Faudra-t-il offrir quelque chose à Montredon, tout à l'heure ?

LUI

Non. C'est une visite d'affaires. Il ne vient pas en ami... D'ailleurs, c'est un drôle d'ami; voilà deux ans qu'on ne l'a vu.

ELLE

Il doit avoir une existence très pénible. Obligé d'abandonner son théâtre et de courir la province...

LUI

Je me demande ce qu'il va te proposer.

ELLE

Quelque tournée. Ce sera médiocre, évidemment. Tant pis, j'accepterai quand même.

LUI

Non, pourquoi ?

ELLE

Parce que, mon chéri, voilà six mois que je n'ai ouvert la bouche à Paris. Les directeurs ne veulent pas de moi ; c'est assez clair. D'ailleurs, entre nous, ils ont raison ! Je me vois, depuis quelque temps.

LUI

Tu ne te vois pas du tout. Tu t'imagines, parce que tu as fait un four dans une pièce ridicule, que tout est perdu. C'est enfantin.

ELLE

Ah, on ne me l'a pas envoyé dire, que je n'avais aucun talent, que j'étais monotone, figée, que j'alourdissais le texte, etc..

LUI

Tu passes ton temps à rçmâcher tes mauvaises critiques !... Tout le monde en a eu, de mauvaises

critiques. Ce n'est pas une raison pour se décourager.

ELLE

Ne reviens pas là-dessus, je t'en prie. Je sais à quoi m'en tenir... Ton travail marche-t-il, aujourd'hui ?

LUI, évasif.

Non, pas très fort.

ELLE

Qu'est-ce qui ne va pas?

LUI

Oh, ce serait trop long à t'expliquer.

ELLE

Evidemment : voilà deux ans que tu n'as été joué. Il faudrait que tu puisses te rendre compte de ce que tu écris...

LUI, haussant les épaules.

Il faudrait ça... et le reste !

Tu me fais des reproches parce que je me décourage... et toi-même, un instant après...

LUI

C'est tout à fait différent. Tu as subi un échec fortuit, complètement indépendant de ta personnalité... Tandis que moi, je me rends très bien compte de la pente que je descends. J'ai eu du

talent, oui, pendant une ou deux années. Et puis, c'est passé... Je me suis refroidi, décoloré, sans raison... Ce que j'écris maintenant n'a plus de chaleur, plus de vie... Je fais de la littérature, comme tout le monde.

ELLE

Tu es dans une mauvaise phase, voilà tout... Tu es fatigué... Tu travailles trop...

Je n'ai pas écrit dix pages, ce mois-ci î

ELLE

Ah ! si tu n'étais pas obligé de donner ces affreuses leçons pour vivre, je suis sûre que...

LUI, arpenlanl la pièce.

Laisse donc ! Quatre heures de leçons par jour, ce n'est pas là ce qui entrave mon génie. Non, va, ce dessèchement de la pensée n'a pas de causes extérieures à moi-même... D'ailleurs, je ne le prends pas au tragique... Au contraire, il y a des moments où je suis presque soulagé de ne pas être un grand artiste, un de ces créateurs, emmurés dans leur art comme dans un tombeau, pour qui rien n'existe, en dehors de leur sacro-sainte fonction d'assembler des mots, toujours des mots, sans répit, jusqu'à ce qu'ils tombent en pourriture!... Oui, je me sens plus libre et plus profond que cette racelà... Je peux vivre davantage... J'aime mieux être un homme, tout simplement. Dans la vie, il y a tout de même autre chose que l'art.

ELLE

Pour toi, je ne sais pas.

LUI

Pour moi comme pour tout le monde. L'art ne peut combler que les grands, ceux qui se perdent en lui, totalement. Mais les autres hommes désirent plus loin que lui. Moi-même, je sens que j'aspire à quelque chose de plus vaste !

ELLE, le regardant.

Je ne sais pas encore ce que tu dois demander à la vie.

LUI, s' arrêtant.

Moi non plus.

ELLE

Cela m'inquiète, souvent.

LUI, absorbé.

Je sais pourtant bien nettement que l'énigme est posée. Il y a un mot, une vérité, qui nous échappe, qu'il faut trouver... On ne peut pas vivre en paix, tant qu'on n'a pas trouvé.

ELLE

Quel mot, mon chéri ? Quelle vérité ?

LUI, les ijeux à terre.

Est-ce que je sais, moi ? Voilà des années que je cherche... Quand j'avais dix-huit ans, il me semblait que tel pays, telle ville me donnerait une réponse... C'était stupide!... Enfin!... Je rognais

sur mes salaires pour voyager... Je partais... Naturellement, rien ne m'était révélé que des formes, des couleurs... et je revenais, encore plus désirant, encore plus tourmenté qu'avant... (Il fait quelques pas.) Il y eut des moments où j'en vins à croire qu'il n'y a rien à chercher, rien à trouver au delà de notre inquiétude.

ELLE

Non ; ce serait trop affreux !

LUI

Assurément. Faire les mêmes gestes, dire les mêmes mots, comme des machines, un jour après l'autre, sans jamais savoir pourquoi!... Si l'homme ne pouvait tirer autre chose de la vie...

ELLE, bas et vile.

Il y a autre chose. Il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose. (Réfléchissant.) Mais ce n'est peut-être pas une vérité, une explication que l'esprit peut comprendre.

LUI

Que veux-tu que ce soit ?

ELLE

Peut-être... une manière de sentir... une façon d'aimer...

L'amour ne peut pas donner la réponse dont j'ai besoin...

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