DEUXIEME T A R I. F A
ELLE
Il me semble, à moi, que si tu m'aimais davantage... tu te tourmenterais moins.
LUI, surpris.
P"st-ce que je ne t'aime pas ?
ELLE
Tu n'as pas beaucoup de cœur, mon chéri. Tu es un cérébral...
LUI
Il me semble que je t'aime bien.
ELLE, souriant.
Oui, comme tu peux aimer.
LUI
D'ailleurs... ça n'a aucun rapport.
ELLE
Ne dis pas cela. Quand on est pris, roulé dans une grande passion, on ne pense plus à s'interroger, à s'inquiéter sans cesse I II n'y a plus d'énigmes, plus de questions. Tout ce fatras est balayé î
Oui, mais après ?
ELLE
Comment, après ?
LUI
L'inquiétude revient forcément... le doute... les questions... Tout le fatras, comme tu dis. (On sonne.)
32 LES HAT h: S
ELLE
Ah, voici Montredon.
LUI
Je vais lui ouvrir.
{Il sort à droile el inlroduil aussitôt un Montredon alourdi et vieil ti.)
MONTREDON
Bonsoir, mes enfants !
ELLE
Bonsoir, Montredon ; comment allez-vous ?
MONTREDON, avec uue amertume souriante, s'asseyant.
Mais brillamment, comme vous voyez... J'organise maintenant les tournées de Fontenelle... Je suis son régisseur général... Haute responsabilité et nobles résultats artistiques !
LUI
. Quel malheur que vous n'ayez pas conservé votre théâtre !
ELLE
Cela nous a beaucoup attristés de le voir disparaître,
MONTREDON
Que voulez-vous, c'était un théâtre d'art !
LUI
Comment se fait-il qu'on ne vous ait pas soutenu ? Vous aviez cependant des commanditaires...
MONTREDON
Oui, mais je n'avais plus de commandite... Alors, les commanditaires m'ont mis en faillite.
LUI
Vos auteurs n'auraient pas dû vous lâcher.
MONTREDON
Oh, ils ne voulaient pas me lâcher : ils voulaient me fourrer en prison !
LUI
Oh, mais sous quel prétexte ?
MONTREDON
Peuh ! Des histoires de sous ! Des vieux traités ! Des paperasses... En réalité, ces gens-là ne m'ont jamais pardonné les services que je leur ai rendus. Car enfin, je les ai montés, leurs ours!... (se reprenanl) la plupart de leurs ours !... Et ceux que je n'ai pas montés... ah, c'est encore un service que je leur rendais !
ELLE, sans conviclion.
Quelle ingratitude î
LUI, poli.
C'est écœurant !
MONTREDON
Voilà... Je suis dégoûté, mes enfants. L'humanité me donne mal au cœur. Vous savez, n'est-ce pas, quel homme je suis en afl'aires, net et délicat...
Alors, naturellement, j'ai été étranglé comme la plus vile des canailles... Huissiers, protêts, saisies à domicile, arrêts sur les appointements, j'ai tout avalé, tout ! (Il sort à demi des assignations de ses poches.) Tenez... J'ai encore du papier bleu plein mes poches!... (// rit brusquement avec amertume et frappe sur Vépaule de Lui.) Et vous, mon cher maître, vous en faites toujours, du grand art ?
LUI
Je travaille.
MONTREDON, avcc unc gaieté grinçante.
Eh bien, moi, j'ai piqué une tête dans l'ordure î... On n'y est pas si mal que ça, dans l'ordure... Et ça ne sent pas si mauvais qu'on le dit... Juliette, je vous invite à faire une pleine boue avec moi ! Allons, un peu de courage !
ELLE
De quoi s'agît-il ?
La grande tournée d'hiver de Fontenelle... Six mois... Quatre pièces... Cent soixante-quinze villes... Tenez, voici l'itinéraire. (Il sort par mégarde une assignation de sa poche.) Toujours les papiers bleus ! (Il sort un autre papier.) Le voilà...
ELLE, examinant l'itinéraire.
Six mois de voyage... C'est une bien grande fatigue î
DEUXIEME TABLE À L 3r,
Je la connais: elle sera si dégoûtée de la tournée qu'elle plaquera au bout d'un mois.
M ONT REDON, Sortant un engagement de sa poche.
Coût : deux mille balles... Elle ne plaquera pas... Accompagnez-la. Ça lui donnera du courage.
LUI
Il faudrait abandonner mes leçons. Nous n'avons pas d'autre moyen d'existence.
MONTREDON, pince-sans-fire .
Avec les appointements que Fontenelle lui donne, vous vivrez comme des rois, tous les deux.
ELLE
Combien donne-t-il ?
MONTREDON, même jeu.
Vingt francs par représentation. Voyage payé, seconde classe...
Quelle misère !...
MONTREDON
Tout de même, Juliette, vous auriez tort de refuser. Voulez-vous me dire où vous avez joué, depuis deux ans ?
ELLF
J'ai joué... sur des scènes d'avant-garde...
MONTREDON
Ça ne compte pas, ma pauvre amie. Je le sais : j'en dirigeais une.
ELLE
J'ai renoncé à me faire un nom.
LUI, ricanant.
Nous avons renoncé à la gloire !
MONTREDON
Et moi donc!... Mais nous parlons métier. Vous vous rouillez. Tandis qu'en jouant chaque jour devant un public différent...
ELLE, soupirant.
Toujours les mêmes pièces !
LUI, qui étudie l'itinéraire.
Et quelles pièces !
MONTREDON
Essayez donc de servir de l'Ibsen aux gens d'Elbeuf ou d'Issoudun!... Il n'y a rien à foutre, mon pauvre vieux !
LUI
Je le sais... je le sais...
(Un silence.)
MONTREDON, ironiquc de nouveau.
Allons, Juliette... Signez-moi « ce pacte d'infamie », comme on dit dans le répertoire de Fontenelle. (Il lui tend l'engagement.)
ELLE
Laissez-le-moi. Je vais réfléchir.
MONTREDON, à Lui.
Tâchez de la décider, hein ?
ELLE
Qui sont les autres acteurs ?
MONTREDON
Des gens pleins de talent. Vous n'en doutez pas, j'espère !... Il y a Saint-Gallet, qui a joué chez moi, dans le temps.
ELLE
L'éternel curé ? Oui, je le connais.
MONTREDON
Il y a une petite ingénue... un peu noiraude et mal embouchée... Mais enfin ! Elle plaira dans le Midi... Ah, puis, nous avons Larnaudy.
Connais pas.
MONTREDON
Vous ne connaissez pas Larnaudy?... Mais c'est la gloire des provinces! (Avisant un livre sur la lable.) Je vois que vous avez l'Almanach des Artistes... Sa gueule et sa biographie sont dedans. Vous allez me dire si ce n'est pas un lapin ! (Il feuillelle le volume.) Larnaudy... Voilà. (Ils regardent la photographie. Montredon lit :)
« Officier d'académie depuis 1889, ce comédien « bien connu s'est fait applaudir sur la plupart des
« théâtres de France et même des colonîes. Appar- « tint successivement aux scènes municipales de <( Rouen, de Narbonne, de Caen, de Roubaix, de « Limoges et de Montluçon, où il fut réengagé «jusqu'à six années de suite, sur les instances du « public. Sa belle prestance, son élégance naturelle « et l'ampleur de sa diction en font l'interprète rêvé « du répertoire héroïque. A joué plus de quinze « cents fois les Trois Mousquelaires^ avec un succès « toujours croissant. Sa brillante carrière et ses « dons éclatants le désignent tout spécialement « pour prendre la direction d'un grand théâtre à « Paris, ce qui ne saurait tarder, si l'on en croit les « bruits qui courent. »
Hein ? Quand je vous disais que c'était un lapin î
ELLE
Il n'y a pas de quoi rire, Montredon. C'est à pleurer !
MONTREDON, feuHlelanl le volume.
Tenez, la grosse fille en péplum, là, c'est la mère Gueuroz, qui est aussi de la tournée.
Comment? Elle joue encore, la pauvre femme?
LUI
Je la croyais morte depuis dix ans.
MONTREDON
Elle est à l'apogée de son talent. Vous allez voir. (Lisant.)
« Cette noble tragédienne débuta au Trocadéro,
« dans un acte de Phèdre, aux côtés de Mme Sa- (( rah Bernhardt. Elle y remporta un si gros succe ces qu'il fut aussitôt question de son engage- « ment à la Comédie-Française. Que se passa-t-il « alors ? Nous ne saurions l'expliquer. Toujours « est-il que son ca^actère élevé ne lui permit pas « de se plier à des bassesses et que son mérite ne « suffit pas à lui ouvrir ce théâtre. Elle peut s'en (( consoler, car il n'est pas une scène de province où « elle n'ait empoigné son public. « Il faut l'avoir « vue dans Horace, écrit M. Lapomme, dans « le Petit Echo du Cantal. Ses imprécations de « Camille resteront le modèle du genre. On est « saisi de crainte à son aspect. On tremble, on « pleure, on frémit et pour un peu, l'on rugirait « avec elle. On se demande, en vérité, ce qu'atten- « dent les directeurs parisiens pour s'attacher une « artiste de cette envergure. » Rassurons l'éminent « critique : il est, de nouveau, et plus sérieusement « que jamais, question d'engager Mme Gueuroz (( à la Comédie-Française. C'est là, et là seulement « qu'elle trouvera une place digne de son grand « talent et de son excellent cœur. » Pauvre bougresse !
C'est effrayant !
ELLE
Cela me ferait mourir de honte, de lire des choses pareilles sur moi-même.
MONTREDON
Moi, ça me fait rigoler.
LUI, désignant le volume.
Vous êtes donc là dedans, vous aussi ?
MONTREDON, le feuHletanl.
Certainement, pourquoi pas? ( Lisant.) « Montredon. Le célèbre fondateur et directeur « du Nouveau Théâtre Artistique débuta de ma- « nière éclatante, aux BoufFes-du-Nord. Une voca- « tion irrésistible, une ténacité inébranlable, telles « furent les premières armes avec lesquelles il « s'élança à la conquête de la gloire... » (Il s'arrête et ferme le volume.) Tiens, c'est rigolo... Aujourd'hui, ça ne me fait pas rigoler.
RIDEAU
TROISIEME TABLP:AU
Une chambre d'hôlel. Onze heures du matin.
LUI, crayonnant des chiffres.
Le reste de ton mois, vingt-cinq... plus trente et un quej'aisurmoi, cinquante-six... Et nous sommes le 27.
Je ne peux pas redemander d'avances avant le 15 du mois prochain.
LUI
Nous ne pouvons pas vivre dix-huit jours avec cinquante-six francs. Ce n'est même pas assez pour payer les chambres.
ELLE
Saint-Gallet nous racontait que l'an dernier, pendant la tournée Baret, il couchait dans les théâtres... Il donnait des billets de faveur aux accessoiristes et on lui mettait un matelas dans sa loge. Il n'avait aucuns frais d'hôtel.
LUI
Et tu crois que je te laisserai dormir dans ces
boîtes puantes, sur un matelas? Je ne supporterai pas que tes camarades se moquent de toi, t'humilient.
ELLE
Mais, mon chéri, puisque nous n'avons pas d'argent.
LUI
J'en trouverai... J'essayerai d'en trouver. Dans huit jours, nous passerons à Bar-le-Duc, n'est-ce pas ?
ELLE
Oui.
Je ne t'ai jamais parlé de Raymond ?
ELLE
Non.
LUI
C'est un ancien camarade à moi. Il habite Bar-le- Duc... J'irai le voir... S'il ne peut pas nous aider, ma foi, je ne sais ce que nous deviendrons.
ELLE
Ne te tourmente pas, mon chéri.
LUI
Tues d'une légèreté!... Moi aussi, d'ailleurs... Il était pourtant facile de prévoir que nous en viendrions là.
ELLE
Mais nous l'avions prévu.