LE NÈGRE
Jolie mad'meselle ! Jolie ! Jolie !
l'ingénue, qui le remarque pour la première fois, avec un petit cri de surprise.
Ah!... D'où sort-il, celui-là?,.. Qu'est-ce qu'il lui prend?
(Elle le repousse contre le lit, où il se laisse tomber assis. Mais il se redresse aussitôt avec un cri d'épouvante, traverse la chambre et s'adosse, tout tremblant, près de l'entrée, désignant le lit avec des gémissements enfantins. Tumulte. Montredon et Larnaudy se précipitent vers le lit, arrachent les couvertures et découvrent le corps de Juliette. Elle est à demi nue. Un filet de sang coule de la poitrine. Le nègre sort, affolé.)
134 • I^i^S RATES
SAINT-GALLET
Ah ! mon Dieu!
MONTREDON
Elle est évanouie I
LARNAUDY
Mais non. Tu vois qu'il y a du sang I
l'ingénue, criant.
Ah ! ah ! à l'assassin ! à l'assassin !
MONTREDON, 86 reloumanl.
Toi, tu vas te taire, ou sortir d'ici !
SAINT-GALLET
Elle n'est peut-être pas...
MONTREDON
La tête... Soulevez-lui la tête.
LARNAUDY
L'oreiller, là...
MONTREDON
Il faut la redresser.
SAINT-GALLET-
Non... comme ceci... là...
{Ils la redressent. Montredon prend une des mains du cadavre et, sans rien dire, la place dans la main de Saint-Gallel.)
OUATORZ Il'J M /•; TA H L E . 1 (/ I35
SAINT-GALLET
Oui... Tout est fini.
MOMRKDON
Et depuis longtemps.
L ARNAUD Y, d'uii loji pénclrc% un peu Irop à la hauteur de la silualion.
Vos chapeaux, messieurs.
{Les trois hommes se découvrent.)
LA DiKGNE, pleurant.
Ma pauv re Juliette î
LUI, toujours immobile.
Sortez d'ici, racaille.
(Les hommes se retournent.)
MONTREDON, désignant le cadavre.
C'est vous, n'est-ce pas ?
LUI
Qui voulez-vous que ce soit?
SAINT-GALLET
Vous entendez. Il avoue !
LARNAUDV
Lequel d'entre nous, messieurs, ira chercher la police ?
SAINT-GALLET
J'y vais. (// sort précipitamment.)
im LES HATES
LUI
Laissez-moi seul avec elle.
LARNAUDY, du loji dont il démasque les Iraîlres, dans le réperloire.
Jamais! Nous gardons les issues!
LUI
Imbéciles !
LARNAUDY, bas à Moîilredon.
Il n'a même pas Pair de comprendre... Ah î l'alcool ! (// va à Lui.) Regardez, misérable ivrogne ! Votre compagne ! Notre camarade bien-aimée, pleine de jeunesse, de talent, de beauté. Regardezla !
LA DUÈGNE, pleuraîil.
Ma pauvre Juliette !
{L'Ingénue pleure. Monlredon s'essuie les yeux. Lui resle impassible.)
LUI
Je ne sais qui a dit : « On finit toujours par tuer la chose qu'on aime. » Oui... Ou bien, c'est elle qui vous tue. L'un ou l'autre arrive fatalement. Ce n'est qu'une question de temps.
Qu'est-ce qu'il dit ?
{Larnaudy se louche le f'ronl.)
LUI, tranquillement, comme discutant avec luimême.
Montredon aimait son art, autrefois. Mais il lui a proprement tordu le cou... Oui... Larnaudy, lui, c'est la gloire qu'il aimait... Mais il y a longtemps que la gloire l'a étranglé... étouffé sous des pannes... C'est une mort étrange, quand on y pense... Jusqu'à cette pauvre Mme Gueuroz, qui a eu, dans sa jeunesse, l'amour de la tragédie... Mais oui... Et la tragédie s'est vengée. Quant à la vie, ah, malheureuses poupées, c'est peut-être parce que vous l'aimez tant qu'elle s'amuse à vous démolir à petits coups... de surmenage en surmenage,,, de saison en saison... de tournée en tournée... Votre amour vous tue, ou vous tuez votre amour... On ne peut pas sortir de là.
LARNAUDY
Inutile de simuler la folie. Cette comédie ne vous sauvera pas.
LUI
Ecartez-vous... Je ne la vois plus... Laissez-moi lui dire adieu. {Il se traîne jusqu'au lit.)
LA DUÈGNE, plcurant.
Ma pauvre Juliette !
LUI, luttant contre les larmes.
Adieu... chérie... Je ne veux pas pleurer sur toi... Je ne veux pas penser que tes épaules sont froides... et tes petites mains déjà raidies... Je ne veux pas te demander pardon... Je sais que tu ne
I3M Ll'JS HAT ES
me reproches rien... J'étais ivre... je n'avais pas ma raison... J'ignore ce qui a soulevé mon bras... Et voilà... J'ai pourtant accompli une action sage... Nous ne souffrirons plus, ma chérie... Nous ne vieillirons pas comme ceux-ci... dans la fatigue et le besoin... jusqu'à soixante ans... jusqu'à l'hôpital... Je t'ai donné la mort... Je ne sais pas ce qu'elle est.,. Ah, elle ne peut pas être plus terrible que cette vie...
MONTRE DON, haS.
Il est révoltant.
LUI, après l'avoir longuement contemplée, élreinl par une émolion puissante.
Chérie... Tu m'as tellement aimé... il y a encore tant d'amour dans tes yeux... je me demande... Voilà qu'un nouveau doute m'assaille... et plus formidable que tous ceux d'autrefois... Tes yeux ont l'air de savoir... de comprendre quelque chose... Si l'espoir n'était pas aussi absurde que je l'ai toujours cru?... S'il était possible que tout ne fût pas encore fini ?... Revois-tu nos souffrances ? Les comprends-tu? Et l'infini, que nous avons cherché dans la misère, dans la boue... t'est-il enfin révélé?... {Un silence anxieux.) Ou bien n'as-tu plus de souvenirs ?... plus de conscience?... Es-tu seulement sur une rive où autre chose commence?... au premier jour d'une autre vie?
MONTREDON
f^cartons-le. Finissons-en.
O UATOliZI /•; M K T A B L EAU 1 39
Vous ne pouvez pas rester ici.
LUI
Je sais... je sais...
LAHNAliDY
Votre attitude est indécente.
MONT REDON
Relevez-v ous et taisez-vous.
LARNAUDY, Gvec luic indi^nalîon mesurée.
Si vous avez le cœur trop endurci pour répandre des larmes sur la dépouille de celle qui... (// hésite) sur celle... enfin, si vous ne pouvez pas pleurer, respectez du moins le dernier sommeil de celle... pour qui... (// s'embrouille et feint que rémotion lui ait coupé la voix,)
LUI, accroupi au pied du lit.
Il n'y a pas de souffleur, à cet acte-ci, mon pauvre Larnaudy... pas de brochure, pas de texte... On ne sait plus du tout où Ton va.
LARNAUDY
Assez de blasphèmes ! Taisez-vous.
(On entend un bruit de pas et de voix dans l'escalier.)
MONTREDON
Voici la police !
LARNAUDY, relrouvQTit tout son prestige.
Va leur dire que l'assassin est entre mes mains ! (Monlredon sort. La Duègne et l'Ingénue reculent. A Lui :) Préparez-vous à les suivre.
LUI
Je suis prêt.
LARNAUDY
Allons, debout !
LUI, fouillant dans sa poche.
Inutile.
LA VOIX DE MONTREDON, dans rcscalier.
Par ici, messieurs !
LARNAUDY
Vous voulez vous faire traîner? Vous n'irez pas en prison comme un homme ?
LUI
En prison ? (// sort Vanne de sa poche et l'appuie contre sa poitrine. Il regarde devant lui avec une expression d'avide curiosité.) Peut-être pas...
LARNAUDY', sc précipitant, avec un cri emprunté au répertoire.
Que faites-vous, malheureux ?
{Mais il a tiré. Il s'abat, la tête en avant. Aussitôt, par la fenêtre ouverte, arrive, puissante, éclatante, la musique du carillon.)
LARNAUDY, Qu Commissaire de police qui paraît à la porte, suivi de Sainl-Gallel et de Monlredon.
Monsieur le Commissaire... C'est l'assassin qui vient de se faire justice î
LE COMMISSAIRE, se penchant sur Lui.
Vous ne l'aviez donc pas désarmé ?
LARNAUDY, inlcrloqué.
Mais monsieur... Je n'avais pas cru devoir...
MONTREDOX
Ce n'est pas un grand malheur, vous savez !
SAINT-GALLET
C'était un triste individu î
l'ingénue Un sale maquereau, on peut bien le dire, monsieur le Commissaire! J'avais provenu Juliette que ça finirait mal. Si elle m'avait écoutée... {Sainl-Gallet la fait taire d'un geste.)
le commissaire, se relevant.
Il est mort.
MONTREDON, has^ à Lamaudij , se dirigeant vers le
fond.
On prend le train de midi. {Même jeu, à Saint-
Gallet.) Le train de midi. (A F Ingénue qui est sur le
seuil. ) Va donc apprendre, toi ; tu la doubles, ce soir !
(// va pour sortir, mais le Commissaire, qui
a tiré son carnet et un crayon, le rappelle.)
LE COMMISSAIRE
Non... que personne ne sorte... Les témoignages, d'abord.
(Les hommes se regardent^ ennuyés.)
LA DUÈGNE, sanglolanl.
Et on ne lui a même pas fermé les yeux !
{Elle dépose le panier de son chien, va au lit el ferme les yeux de Julielle. Le Commissaire, qui se disposait à écrire, abaisse son carnet et la regarde faire avec une déférence conventionnelle. )
LE COMMISSAIRE
Qui de vous est entré le premier ici ?
LARNAUDY
Moi, monsieur le Commissaire.
LE COMMISSAIRE
Votre nom ?
LARNAUDY
Larnaudy ; par un y.
LE COMMISSAIRE, écrivanl.
Profession ?
LARNAUDY
Artiste dramatique.
LE COMMISSAIRE, écrivunl.
Age?
QUATORZIEME TaBLEAV 14»
LARNAl DY
Trente-neuf ans.
LE COMMISSAIRE, Ic regarde, puîs continue. Eh bien, dites-moi ce que vous avez vu.
LARNAUDY, s'écoutonl parler.
Voici... Je venais de quitter ma chambre. Je descendais l'escalier pour me rendre à la gare, quand, en passant devant la porte de ma camarade...
(Le Commissaire écrit. La toile baisse pendant que Larnaudi/ pérore.)
RIDEAU
LE TEMPS EST UN SONCiE
Pièce en six tableaux
représentée pour la première fois, à Paris, sur la scène du Théâtre des Arts, le 2 décembre 1919.
A GEORGES PITOEFF
PERSONNVC.I.S
NIGO VAN EYDEN • . MM. Ciohgks Pitoëkf.
SAÏDYAH SoLKNE.
ROMÉE CREMERS Mmes Marie Kalff.
RIEMKE VAN EYDEN Ludmilla Pitofff.
MADAME BEUNKE Sylvkre.
La scène se passe de nos Jours, en Hollande.
Un salon dans une vieille propriété de la province d^Ulrechl. A gauche, une vaste baie ouvrant sur un parc aux verdures épaisses par trois panneaux de vitres légèrement violacées. A droite, une cheminée monumentale. Des deux côtés de Vâtre où brûle un feu de tourbe^ faisant corps avec la structure delà cheminée, sont aménagés deux coins confortables chargés de coussins. Tout près, un lampadaire. Tentures grises. Sarongs. Meubles anciens. Une table à thé. Un appareil téléphonique sur un guéridon. Entrées au fond et à gauche.
Trois heures de l'après-midi, l'automne.
Au lever du rideau, Riemke Van Eyden arrange des fleurs dans un vase. C'est une jeune fille de vingt-cinq ans, aux manières douces, un peu vieillottes. Elle est vêtue avec une simplicité qui n'exclut pas une espèce de coquetterie minutieuse et désuète.
Mme Beunke, la femme de charge, entre du fond. C'est une fragile petite vieille attifée avec une élégance surannée.
MADAME BEUNKE
C'est bien à quatre heures et demie qu'arrive le train, mademoiselle?
RIEMKE
Oui, madame Beunke.
J'ai dit à Jan d'atteler pour le quart. C'est assez tôt?
RIEMKE
Certainement... Je n'irai pas à la gare. Mlle Romée a téléphoné qu'elle viendrait tout à l'heure.
MADAME BEUNKE, sorioTit soji camel de comptes.
Vous n'auriez pas une minute pour vérifier les comptes, mademoiselle?
RIEMKE
Plus tard, madame Beunke, plus tard.
MADAME BEUNKE, avcc Une nuajice d'inquiétude. C'est que voilà trois jours que vous ne les avez regardés... C'est une responsabilité pour moi!
RIEMKE
Demain, je vous promets de les revoir.
MADAME BEUNKE, remettant son carnet dans sa poche.
Merci, mademoiselle... Ah! faudra-t-il servir le thé dès que Mlle Romée sera arrivée, ou attendre M. Nico?
PREMIER TAREE AU 151
RIEMKE
Je ne sais pas... Nous verrons. (La regardant.) Comme l'arrivée de mon frère vous agite, madame Beunke!
Il faut bien que tout soit en ordre! Je me demande si je n'ai rien oublié... J'ai mis des fleurs dans sa chambre. J'aurais voulu des chrysanthèmes; il n'y en a plus dans la serre... Je n'ai trouvé que des dahlias.
RIEMKE
Chrysanthèmes ou dahlias, toutes les fleurs de Hollande lui paraîtront médiocres à côté de celles de Java. Dites-moi, vous avez pensé à la chambre de Saïdyah?
MADAME BEUNKE
Oui, mademoiselle. On a préparé celle qu'il occupait autrefois... J'ai fait enlever le lit... et mettre des nattes partout. (Avec dégoûl.) Vous me croirez si vous voulez, mais la natte sur laquelle il couchait il y a dix ans a conservé son odeur...
RIEMKE
Vous serez indulgente pour lui, madame Heunke. Vous savez que pour mon frère, ce n'est plus un domestique. C'est un ami, presque un confident.
MADAME BEUNKE
Je sais, mademoiselle. Autrefois déjà, il en était ainsi. Moi, je n'ai jamais compris ce qu'un jeune homme de bonne famille peut raconter à un nègre.
RiEMKE, souriant.
Nico aime les noirs. Quand il était enfant, à Java, il se sauvait toujours dans l'habitation des boys, de l'autre côté du jardin. Et comme il y avait presque chaque jour des cas de choléra chez eux, ces escapades étaient la terreur de notre mère.
Des maladies, voilà ce qu'on gagne avec ces gens-là.
RIEMKE
Saïdyalî donnerait sa vie pour lui, sans une hésitation, sans une phrase.
MADAME BEUNKE, SOUpîrani.
Oui, s'il pouvait seulement ne pas fumer sa pipe accroupi sur les meubles et ne pas cracher sous les tapis!
RIEMKE, posanl le vase sur la cheminée.
Voilà qui est fait.
(Elle s'assied. Mme Beunke Vimile:)
MADAME BEUNKE
Et comment avez-vous trouvé M. Nico, mademoiselle?
RIEMKE
Un peu déprimé, naturellement. Quand on a vécu sous les tropiques...
MADAME BEUNKE
Estait-il content de revoir la Hollande?
P liEMI h: R TA fi I. E A ( 153
Oui... Je crois qu'il a conservé d'elle une certaine appréhension.
MADAME BEUNKE
Vous a-t-il parlé de sa maladie?
Non, le sujet lui est encore pénible. Mais je suis sûre qu'il n'a rien oublié.
MADAME BELNKE
Après tant d'années !
RIEMKE
Oh, ses souvenirs sont d'une précision extrême. Il m'a retracé hier des scènes de notre enfance qui étaient presque efTacées de ma mémoire. Quand nous sommes arrivés des Indes, j'étais si faible que maman me portait dans ses bras. Et il paraît qu'on me nourrissait avec des œufs battus parfumés de vanille. Est-ce vrai?
MADAME BEUNKE
Oui. Vous étiez jaune comme un baby chinois et vos grands yeux cernés de fièvre se fixaient curieusement sur tout le monde. Je vous vois encore.
RIEMKE
Lui, trottait par la maison dans ses petits vêtements javanais qui faisaient rire les enfants du jardinier. Il se rappelle la tristesse que ces moqueries lui causaient... Il était déjà d'une sensibilité excessive.
MADAME BEUNKK
Et quelles nouvelles vous a-t-il données de M. et de Mme van Eyden, mademoiselle?
RIEMKE
Mes parents vont bien, madame Beunke. Il paraît qu'ils ont seulement un peu grossi et pâli, comme il arrive aux pays chauds, quand on ne mène pas une vie très active. Mon père ne va plus que deux heures par jour à son bureau. Maman ne sort presque pas. Elle remue le moins possible. Nico me l'a si bien décrite : toujours eii peignoir de toile blanche dans des pièces obscures... et touchant souvent du doigt les perles de moiteur qui se forment sur son front, à la naissance des cheveux gris... Il me semble que je l'ai vue. Elle s'est habituée à mon absence. J'imagine qu'il s'est fait dans son esprit un grand calme, presque vide.
MADAME BEUNKE, éniUC,
Quelle tristesse, mademoiselle! Pourquoi Dieu ne permet-il pas qu'une fois au moins toute la famille soit réunie?
RIEMKE
Plus tard, madame Beunke, plus tard. Dans quelques années, mes parents quitteront les Indes et reviendront se fixer ici. Cette maison sera de nouveau vivante.
MADAME BEUNKE, SOUpirauL
Oui, mais alors M. Nico sera reparti. J'ai tou-
jours pensé qu'il ne resterait pas avec nous plus de deux ou trois mois. Et jusqu'au retour de vos parents, ce sera de nouveau la solitude.
RIEMKE
Eh bien, eh bien, madame Beunke, est-ce qu'on ne s'endort pas très doucement dans la solitude? Il n'est peut-être pas prudent de demander à la vie '^ autre chose qu'un demi-sommeil.
MADAME HEUNKE
Seigneur, est-il imprudent de souhaiter vieillir parmi ceux qu'on aime?
RIEMKE
Peut-être, madame Beunke. L'affection use les /— forces. E^t nous n'avons pas beaucoup de forces, voilà la vérité. L'heure qui sonne, un appel au téléphone, vos petits devoirs de ménagère suffisent à vous agiter, à fatiguer votre cœur. Quant à moi, s'il me fallait assumer une charge supplémentaire de tendresse, je la supporterais difficilement. Je deviens une vieille fille, madame Beunke. Je devrais aimer un perroquet ou un poisson rouge. L'amour des êtres humains est épuisant, ^r^
MADAME BEUNKE, 86 levant.
J'entends la voiture. Je vais dire à Jan qu'il ne
vous attende pas.
(Elle sorl par la gauche. Bornée Cremers entre presque aussitôt. C'est une Jeune fille de vingttrois ans. Elle est grande, se tient droite et porte
non sans fierté une têle sculptée dans la plus saine matière vivante. Le regard de ses yeux gris et le charme un peu fantasque de ses manières révèlent un caractère impulsif et passionné. Elle porte un costume tailleur de coupe sportive.)
ROMÉE, embrassant Riemke.
Bonjour, chérie. Eh bien, il est là?
RIEMKE
Pas encore; il arrive tout à l'heure.
ROMÉE
Tu ne l'as pas ramené hier de Rotterdam?
Non. Mon père l'avait chargé d'une mission importante auprès des directeurs de sa Compagnie. Il a préféré s'en acquitter tout de suite.
ROMÉE^ s'asseyant.
Je suis venue par le bord de l'eau... Je me sens... un peu fatiguée.
RIEMKE, la regardant.
C'est vrai. Tu es toute pâle. Tu n'es pas souffrante?
ROMÉE
Ce n'est rien. N'y fais pas attention. Comment l'as-tu trouvé?
RIEMKE, vivement.
Oh! en parfaite santé.
ROMKK
Content de son voyage?
RIEMKE
Oui. Surtout des Indes anglaises. Il s'y est arrêté plusieurs mois.
ROMKE
Je ne le reconnaîtrai pas... C'était un adolescent, quand il est parti... C'est étrange de retrouver un homme qu'on tutoie et dont on ne sait plus rien.
RIEMKE, la regardant.
Comme tu as mauvaise mine, ma chérie... Tu ne te sens pas mieux?
ROMÉE
Si... un peu.
RIEMKE
Veux-tu du thé?
ROMÉE
Non, merci.
RIEMKE
Qu'est-ce que tu as?
ROMÉE
Je te l'ai dit. Je suis fatiguée. Cela m'a prise tout à l'heure, au bord de l'eau.
RIEMKE
Il n'y a que vingt minutes de marche, de ta maison ici... Ce n'est pas une si petite distance qui a pu...
ROMÉE
J En etfet... P^t pourtant, j*ai senti tout à coup une pesanteur, une lassitude singulière. (Un .silence. Elle regarde Riemke.) Riemke, si je te confie un secret, puis-je être sûre que tu le garderas pour toi?
RIEMKE
Certainement. Mais pourquoi ce mystère?
Il me déplairait beaucoup que ce que je vais te dire servît de prétexte à des conversations, à des hypothèses... Il vient de m'arriver quelque chose d'inexplicable... Je marchais tranquillement sur le sentier qui longe les étangs, quand, à la hauteur de la petite barrière blanche qui sert d'entrée à votre propriété, cette pesanteur dont je te parlais tomba sur moi. Je sais très bien que ce n'était pas de la fatigue. C'était une dépression extraordinaire, sans raison. En même temps, tout devint... pas naturel, autour de moi, et par là-même pénible, tu comprends?... Le rideau d'arbres, de l'autre côté de l'étang, était devenu tout plat, sans vie... On aurait dit des arbres de tapisserie... Il n'y avait plus d'effets de lumière ou d'ombre, plus de vent... Tout était... intensément tranquille et désagréable. Cette gêne, cette oppression augmentaient à chaque pas... J'avais conscience de quelque chose d'insolite... et même d'effrayant... A ce moment, un brouillard a enveloppé l'étang et j'ai vu tout à coup sur l'eau, à ma gauche, une tête d'homme... Il n'était pas loin
F RE M l K R TABL E AV ] ôî»
du bord et je distinguais très bien ses traits... .le le reconnaîtrais entre mille.
RIEMKE
Ce ne pouv^ait pas être un baigneur. En cette saison, l'eau est dangereuse.
ROMÉE
C'est ce que je me dis tout de suite. Cet homme était certainement en train de se noyer. Mais au bout de quelques secondes, sa tête disparut aussi subitement qu'elle m'était apparue
RIEMKE
Et tu n'as pas crié ? Appelé au secours ?
Je ne pouvais pas. D'ailleurs, je savais que cela n'aurait servi à rien.
RIEMKE
Comment, tu savais ?
ROMÉE
Oui, cet homme était peut-être à dix mètres du bord et pourtant, j'avais la sensaticti qu'il en était séparé par d'énormes distances, qu'on ne pouvait pas l'atteindre.
RIEMKE
Et alors ?
ROMÉE
C'est tout. Peu à peu, la peur et l'oppression m'ont quittée... Le brouillard s'est dissipé... Les
IfiO /./.; TEMPS EST Ui\ SONGE
choses ont repris leur aspect ordinaire et je suis entrée dans votre jardin. Peux-tu comprendre ce qui m'est arrivé?
lUEMKE
Non... Je suis aussi troublée que toi... Il y a un point qui me frappe, dans ton récit. Tu dis que les objets avaient une apparence pas naturelle... Et pourtant, tu les décris avec une extrême précision... Crois-tu que Phomme existait réellement... ou bien que tu Tas vu dans une espèce d'hallucination, de rêve éveillé ?
ROMÉE
Oh ! je ne rêvais pas. Tout me semblait vrai.
Tu as parlé du brouillard. Il n'a pas fait de brouillard.
ROMÉE
Je t'assure que si. Une brume très légère, qui n'a duré qu'un instant. Ce que vous appelez des flammes de mer.
RIEMKE
J'ai pu ne pa# remarquer.
ROMÉE
J'étais si lucide que j'ai immédiatement observé les changements que vous avez faits à cet endroitlà, depuis ma dernière visite.
RIEMKE
Quels changements ?
PREMIER TARLEAU Ifil
ROMÉE
Mais les roseaux, d'abord. Vous avez fait couper les roseaux le long de la berge.
RiEMKE, slupéfaile.
Qu'est-ce que tu me dis là ? Nous n'avons pas fait couper les roseaux.
ROMÉE
Si, voyons... à l'entrée de la propriété... Il n'en reste plus un seul...
Mais Romée... je t'assure que tu te trompes. Tu parles bien de la rive qui esta nous ?
ROMÉE
Oui... près de la barrière blanche.
RIEMKE
On n'a pas coupé les roseaux à cet endroit-là... On ne les a coupés nulle part, depuis que la propriété nous appartient.
ROMÉE
C'est trop fort. Et vous n'avez pas placé là une barque? Une barque verte?
RIEMKE
Il n'y a pas de barque.
ROMÉE
Allons vérifier.
RIEMKE
Inutile, on voit Tendroit d'ici. Regarde.
ROMÉE, devant la baie.
Tu as raison... Les roseaux sont là, comme avant.
RIEMKE
Comme toujours.
ROMÉE
Il n'y a pas de barque. (Un silence angoissé.) Il faut que j'aie eu... ce que tu disais... une espèce d'hallucination... J'ai pourtant vu...
RIEMKE, réfléchissant.
Évidemment, tu as vu.
ROMÉE
Cette barque était réelle... Les bancs... les rames étaient réels... Cette face était réelle...
Au moment où tu as cru que l'homme se noyait, tu n'as pas appelé, disais-tu, parce que tu avais « la sensation qu'on ne pouvait pas l'atteindre ».
ROMÉE
Oui, c'est bizarre. Je le voyais tout près de moi... et je le savais à une distance énorme.
RIEMKE
Si cette distance n'était pas dans l'espace, mais dans le temps ?
ROMÉE
Comment, dans le temps?
RIEMKE
Si tu avais vu cet endroit non tel qu'il est actuellement, mais tel qu'il a été jadis?
ROMÉE
Et l'homme ?
L'homme a pu exister autrefois... se baigner là... s'y noyer...
ROMÉE
Je ne crois pas aux revenants...
RIEMKE
Tu connais Charlotte Brandès?
ROMÉE
Oui, je l'ai rencontrée ici.
RIEMKE
Elle se promenait un soir au fond de son parc, en Gelderland, quand elle aperçut de la lumière dans le pavillon de thé... Elle s'approcha, très intriguée, et, par les petits carreaux violets, elle vit une société attablée... Toute une famille en habits du siècle dernier, qui prenait le thé paisiblement.
ROMÉE
Que fit-elle?
RIEMKE
Elle eut assez de sang-froid poiîr revenir, cinq
minutes après, avec les domestiques. Le pavillon était vide, la serrure intacte. On mena une enquête qui n'aboutit à rien.
ROMÉE
Comment explique-t-èlle cette apparition ?
Elle ne l'explique pas, mais elle se sent portée à croire que les êtres peuvent laisser après eux comme des empreintes qui reparaîtraient quelquefois... C'est tout un moment du passé qui serait revenu l'atteindre.
ROMÉE
Depuis, elle n'a rien vu de semblable ?
RIEMKE
Jamais.
ROMÉE
Et elle est restée normale ?
RIEMKE
Elle ? C'est la femme la mieux équilibrée que je connaisse...
(Mme Beunke entre du fond, portant un seau de cuivre oh repose une bouilloire sur des braises. Les jeunes filles se taisent jusqu'à ce qu'elle soit sortie.)
ROMÉE
Pourrait-on faire une enquête, sans que personne s'en douteâ?
RIEMKE
On peut questionner Mme Beunke.
ROMÉE
11 y a longtemps qu'elle est dans la maison?
Près de quarante ans. Elle était au service des anciens propriétaires. Elle sait beaucoup.
ROMÉE
Comment la faire parler ?
RIEMKE
C'est facile.
(Mme Beunke enlre de nouveau, portant un plateau émargent, avec le service à thé et les gâteaux.)
RIEMKE
Madame Beunke, voulez-vous prendre le thé avec nous ?
MADAME REUNKE
Merci, mademoiselle... Ces demoiselles n'attendent pas M. Nico ?
RIEMKE
Non, Mlle Romée à froid. (Mme Beunke remplit la théière.) Dites-moi, madame Beunke, nous parlions des Van Asbeck, qui habitaient ici avant nous... et Mlle Romée demandait s'ils avaient eu des enfants... Le savez-vous?
MADAME BEUNKE
Ils sont morts sans enfants, mademoiselle, et c'est grand dommage, car c'était une des meilleures familles de la province.
Vous êtes restée longtemps près d'eux?
MADAME BEUNKE
Plus de quinze ans, mademoiselle.
ROMÉE
Vous pouvez nous verser le thé.
(Mme Beunke' verse le Ihé el offre le sucre.)
ROMÉE, se servant.
Merci.
RIEMKE
Est-ce que la maison a beaucoup changé, depuis eux ?
MADAME BEUNKE
Non, mademoiselle... A part les communs et la terrasse devant Paile nord, que monsieur votre père a fait bâtir.
ROMÉE
Et la propriété?
MADAME BEUNKE
Non plus. Les arbres ont poussé, voilà tout.
RIEMKE
Et les roseaux ?
MADAME HEUNKE
Les roseaux, mademoiselle ?
Y en avait-il autant qu'à présent ?
MADAME BËUNKE
Oh! non, Mme Van Asbeck les faisait couper; elle trouvait cela plus distingué.
{Les jeunes filles se regardent-)
RIEMKE
. Alors, la rive de l'étang était dégagée ?
MADAME BEUNKE
Complètement, mademoiselle.
RIEMKE
C'était plus commode pour pêcher ou pour canoter... Il devait y avoir une barque.
MADAME BEUNKE
Non, M. et Mme ne péchaient pas, ne canotaient pas...
ROMÉE
Ils ne se baignaient pas non plus, dans leur étang ?
MADAME BEUNKE
Non, mademoiselle.
RIEMKE
Et personne d'autre ne s'y baignait ?
Si, mademoiselle... M. Henry... (Elle s^arrêle, puis se lève.) Mais je crois que j'entends la voiture.
RIEMKE
Restez, madame Beunke, j'y vais. {Elle sort vivement à gauche,)
ROMÉE
Vous disiez, M. Henry...
MADAME BEUNKE
Le neveu de M. Van Asbeck. C'était un fort nageur. Tous les jours, en été, il faisait une pleine eau dans l'étang.
ROMÉE
Ah?...
MADAME BEUNKE
Cela ne plaisait pas beaucoup à Madame. Aussi, quand venait l'heure du bain de M. Henry, elle faisait baisser les stores.
ROMÉE
Pourquoi ?
MADAME BEUNKE
Mais... pour la décence, mademoiselle.
ROMÉE, faisant semblant de rassembler ses souvenirs.
Henry Van Asbeck... Est-ce qu'on ne m'a pas raconté qu'il était mort noyé?
MADAME BEUNKE
Oh î non, mademoiselle. Il vit encore.
ROMÉE
Tiens?
MADAME BEUNKE
Mademoiselle aura sans doute entendu parler d'un accident qui lui est arrivé.
ROMÉE
Ici?
MADAME BEUNKE
Oui, dans l'étang.
ROMÉE
Quel accident ?
MADAME BEUNKE
Une crampe qui l'a pris... non loin du bord... Heureusement qu'on l'a entendu crier.
ROMÉE
Il y a longtemps ?
MADAME BEUNKE
Oh ! plus de trente ans. (Bruil de voix au
dehors.) Ah! voici M. Nico...
(Nico enlre vivement de gauche, suivi de Riemhe et de Saïdyah. Nico est un jeune homme devinglcinq ans. Une face rasée, très pâle, des yeux inquiets, les manières saccadées que l'excilalion momentanée d'un départ ou d'une arrivée donne aux solitaires. Saïdyah, qui a dépassé la cinquan-
lame, est un Javanais au ieinl cuivré. Il esl velu d'un sarong^, d'un veslon européen el coiffé d'un lurhan. Il parle un paquel volumineux enveloppé d'une éloffe aux couleurs vives.)
Nico, serranl les mains de Romée, Cette chère Romée...
ROMÉE, qui Va suivi des yeux, dès son enlrée, avec une espèce d'allenlion hébélée.
Bonjour...
SAÏDYAH, saluanl Romée à Vorienlale.
Salut, Nonna Cremers. (Elle lui répond par un signe de lêle. Il salue Mme Beunke.) Comment tu vas, Nonna Beunke? Tu n'as pas changé, tu sais...
MADAME BEUNKE, aimable.
Vous non plus, Saïdyah.
SAÏDYAH
Eh si, ma mère. Il y a dix ans, je rabattais encore dans la chasse au tigre. Mais toi, tu étais déjà toute vieille, toute ridée, toute petite.
NICO, à Romée.
Je suis heureux, tu sais, bien heureux de te revoir.
ROMÉE
Moi aussi, Nico.
RiEMKE, à Nico. Eh bien, l'aurais-tu reconnue ?
NICO
Non, je ne crois pas.
RiEMKE, à liomée.
Et toi ?
ROMÉE, secouant sa lorpeur.
Certainement, tout de suite.
RIEMKE
Allons, servez-lui du thé, madame Beunke.
RIDEAU
Le salon. Un feu vif de bois de sapin. Il esl onze heures du malin, mais le ciel esl si épais, les brouillards collenl si obstinément à la vilre qu'il règne une demi-nuil dans la pièce.
Romée vienl d'arriver. Nico la débarrasse de son imperméable.
NICO
Tu en as, du courage, de venir par un temps pareil !
ROMÉE
Pourquoi ? J'adore le brouillard.
NICO, la conduisant près du feu.
Viens te sécher.
ROMÉE
Riemke n'est pas descendue ?
NICO
Si, mais elle fait exprès de nous laisser seuls.
ROMÉE, s'asseyanl.
Crois-tu qu'elle s'habitue à l'idée de nous voir partir ?
NICO
Elle se résigne. Je ne sais pas si elle est encore capable d'éprouver une souffrance aiguë. Elle redoute le chagrin, elle se défend d'avance contre lui et il la trouve déjà engourdie, comme morphinisée.
ROMÉE
Tout de même, j'aurais le cœur plus léger, si nous pouvions l'emmener.
Il ne faut pas y songer. Elle n'a jamais supporté le climat des Indes. Là-bas, la fièvre s'était installée en elle, à demeure. IClle jouait, riait, babillait, mais on la sentait dévorée par un feu intérieur. On eût dit qu'une étincelle de la grande flamme solaire avait pénétré dans ce petit corps pour le dessécher lentement.
ROMÉE
C'était une enfant. La fièvre n'épargne pas les enfants. Mais à présent...
Non. Tu ignores à quelles fragiles choses tient son existence. Elle ne pourrait plus quitter ce pays. S'il lui fallait dire adieu aux campagnes frappées de stupeur... au brouillard sur les chemins d'eau... elle mourrait... Elle tire sa vie de ce qui me détruit.
ROMÉE
Qu'est-ce qui te détruit, mon amour ?
NICO
Tu le sais bien. Ces vapeurs grises qui passent, qui passent pendant des semaines... Cette pluie qui est encore de la brume... cette brume qui est déjà de la pluie... cela me désagrège...
ROMÉE, souriant.
Que vous êtes drôles, tous les deux ! Toujours en train d'analyser le temps qu'il fait. Toujours à maudire ou à bénir le ciel ! Je ne le regarde pas, moi, je n'y pense pas...
NICO
Ce n'est ni très fort, ni très intelligent d'être ainsi dépendant d'une plus ou moins grande générosité de la lumière, je le sais, mais qu'y faire ? Dans la famille, nous sommes extrêmement sensibles à ces influences.
ROMÉE
Sais-tu ce que je pensais, tout à l'heure ? Si, au lieu de célébrer notre mariage là-bas, comme tu l'as décidé, on le célébrait ici, dans cette maison, je suis sûre que Riemke nous en serait reconnaissante. Elle nous verrait partir avec moins d'amertume.
NICO, vivement.
Oh, non î pas ici.
ROMÉE
Pourquoi ?
NICO
Quand on a devant soi un grand bonheur, il
faut l'entourer de beauté. Or, ici, le, bonheur est gâché, pourri d'avance.
ROMÉE
Soit. N'en parlons plus.
NICO
Te réchauffes-tu ?
ROMÉE
Je n'avais pas froid. Tu crois toujours que j'ai froid.
NICO, prenant un album.
Tiens, j'ai trouvé les photographies dont nous parlions hier.
ROxMÉE, vivement.
Montre-les-moi...
NICO, donnant de la lumière.
Onze heures du matin et il fait nuit...
(Une lueur intime se répand autour de la cheminée. Le jour paraît plus blafard au dehors. Les jeunes gens feuillettent l'album.)
Qu'est-ce que c'est que ces verdures étranges ?
NICO
C'est un coin de la forêt, derrière l'habitation de mes parents. {Montrant d'autres photographies.) Voici le port... le fleuve... une rizière... Voici la maison. La mer est tout près. De la véranda, on voit flamboyer son brasier bleu... et à l'heure du
jusant, on vpit les barques malaises amarrées par l'arrière, se soulever imperceptiblement, comme pour essayer leur souffle. (// lourne la page.) Le jardin.
ROMÉE
Oh !...
NICO
Chaque après-midi, le vent fait lever derrière les banyans de lourds nuages violets et l'odeur des fleurs devient aussi épaisse et sucrée qu'un sirop.
ROMÉE
Quel paradis !...
NICO
Souvent, les fougères arborescentes étalent sur une brume d'or la découpure de leurs palmes... Au cœur de la gerbe, une tige se recourbe sur ellemême, comme un doux serpent velu... Un corps humain luit à travers les bambous... Une frêle musique s'élève de la terre rouge... Tu verras... On ne peut plus vivre ailleurs.
ROMÉE, se serrant contre lui.
Quand je pense que ce sera là notre chez nous, notre univers, j'en frémis de bonheur et d'impatience... Mais avec toi, tu sais, je vivrais sur le plus moisi de nos canaux, n'importe où...
NICO, se levant.
Non. Ne dis pas n'importe où. Comment veux-tu oublier, sous un pareil couvercle ?
ROMÉË
Oublier quoi ?
Nico, marchant de long en large.
Ce que l'homme doit oublier : son destin, sa fatalité, cette idée que s'il peut à la rigueur se croire libre dans l'espace, il se sait prisonnier du temps. Là-bas, on arrive à ne plus y penser.
ROMÉE
Moi, je n'y pense jamais.
NICO
Tu es trop jeune. C'est une chose que l'on comprend tout à coup, vers la trentaine... Un jour, à Ceylan, j'étais seul au sommet d'une montagne. 11 y avait une brume rose sur les pierres, et le soleil descendait dans un merveilleux gouffre de lumière. Soudain, j'entendis un son inexplicable... Il semblait sortir du soleil ; il était très doux, sûr, assez fort. Il cessa au bout de quelques instants, avec netteté, comme s'il avait rempli son rôle...
ROMÉE
Qu'est-ce que cela pouvait être ?
Qu'était-ce en réalité ? Je ne sais ; mais pour moi, ce fut tout à fait comme la vie.
ROMKE
La vie ?
178 /./•; ri: M PS est ur9 songe
NICO
La vie humaine. Une harmonie inexplicable, qui résonne quelques instants et finit à un moment déterminé, marqué d'avance.
ROMÉE
Marqué d'avance ?
NICO
Oui... Un accord musical, condamné, malj^ré son charme, sa pureté, à être brusquement interrompu, sans raison, sans avertissement... Ah î la seconde où cette note délicieuse s'est tue^ j'ai réellement compris la féroce et l'inutile stupidité des lois de la vie.
ROMÉE, réfléchissant.
Nico, est-ce possible, est-ce certain, ce que tu dis là ?
NICO
Quoi donc ?
ROMÉE
La durée de l'existence serait mesurée d'avance, comme une bobine de fil ou une pièce de toile...
NICO
Pourquoi pas ?
ROMÉE
Ce serait affreux.
NICO
Oui, si l'homme connaissait cette mesure et la série de ses instants futurs. Heureusement qu'il l'ignore.
ROMÉE
Il est impossible qu'il la connaisse, n'est-ce pas ?
NICO
Certaines gens prétendent le contraire.
ROMÉE
Qui donc ?
NICO
Des initiés... dans l'Inde... J'en ai rencontré.
RiEMKE, entrant de droite avec timidité. Bonjour.
ROMÉE
Bonjour, ma chérie.
RIEMKE
Je suis fâchée de vous déranger.
Quelle idée...
RIEMKE
Mais l'architecte est arrivé, Nico.
NICO
Bien, j'y vais.
ROMÉE
Tu fais construire ?
NICO
Non, je rajeunis un peu notre vieille bâtisse.
HiHMKÊ, souriant.
Il s'imagine que je vivrai moins tristement dans une maison remise à neuf.
NICO
Cette face blafarde qui vous regarde à travers les arbres commençait à m'irriter. Et le parc... Il devenait une vraie forêt. Tu n'as pas remarqué nos hêtres, en arrivant?
ROMKE
Ils m'ont fait pitié. J'ai vu cinq ou six hommes en train de les mutiler.
Ils plongeaient toute l'aile nord dans une pénombre verte. On ne respirait plus, dans les chambres. Il faut du jour. (Sortant.) Je reviens tout de suite.
ROMÉÊ, enlaçant Riemke.
C'est effrayant, le bonheur... Depuis des années, nous n'avons pas été un seul jour sans nous voir, toi et moi : dans quelques semaines, il y aura quatre mille lieues entre nous... Et je ne suis pas triste... Je ne pleure pas... Je ne souffre pas...
RIEMRE
Je ne pleure pas non plus... Je souffre à peine... Il ne faut pas en parler.
(Romée l'embrasse.)
MADAME BEUNKE, entrant du fond gauche.
Bonjour, mademoiselle Romée.
DEUXIEME TABLEAU j8]
ROMÉE
Madame Beunke.
RIEMKE
Qu'y a-t-il, madame Beunke ?
MADAME HEUNKE
Les émondeurs demandent du café, mademoiselle. Faut-il leur en faire servir ?
RIEMKE
Ont-ils fini leur travail ?
Oui, mademoiselle, derrière la maison et sur l'étang, tout est fini.
RIEMKE
Comment, sur l'étang ?
MADAME BEUNKE
M. Nico leur a donné l'ordre de couper les roseaux. {Romée se lève.)
RIEMKE
Ah ! je ne savais pas. (Elle va à la baie et regarde au dehors. Après un temps, se retournant.) Donnez-leur du café, madame Beunke.
MADAME BEUNKE
Bien, mademoiselle.
(Depuis un instant, un soleil rougeâtre perce vaguement la brume au dehors. Mme Beunke
éleinl réleclricité, puis sori. Cornée va à la fenêtre el s'arrête, frappée de stupeur. Riemke lui touche Vêpaule. Elle tressaille.)
ROMÉE, bas.
C'est incompréhensible... Plus un roseau... et cette eau grise jusqu'au bord... L'endroit est à présent tel que je l'ai vu, il y a trois mois...
RIEMKE
Il me semble... que tu avais parlé d'autre chose, d'une barque ?
Oui, mais à part ce détail... Riemke, d'où cette idée de faire couper les roseaux est-elle venue à Nico ?
RIEMKE
Je n'en sais rien.
ROMÉE
Il n'en a jamais parlé ?
RIEMKE
Jamais.
ROMÉE
Tu ne lui as pas raconté ce qui m'est arrivé là-bas ?
RIEMKE
Jamais.
ROMÉE, désignant les étangs.
Alors, comment expliquer ceci ?
n E [} \ I h: M E T A B L E AV 1 s8
RIEMKE
Mon Dieu... c'est une coïncidence... Il fait des changements dans la propriété. Ces roseaux étaient devenus trop touffus... Il le remarque et les fait couper. C'est assez naturel.
HOMÉE
Oui, à moins que...
RIEMKE
Quoi donc ?
ROMÉE, se ravisant.
Non, rien... Une idée... probablement absurde... Laisse-moi seule avec lui, tout à Pheure. Je voudrais lui poser quelques questions.
RIEMKE
Soit. Mais crois-moi, ne le mets pas au courant de ton aventure.
ROMÉE
Non, non.
RIEMKE
Elle le frapperait, l'inquiéterait ; il ne faut pas. Il est déjà très sombre en ce moment.
ROMÉE
Oui, j'ai remarqué.
Nico, eniranl de gauche.
Cet architecte est un maçon. Il veut bâtir des tourelles ! Il ne comprend pas que je désire simplement que cette maison n'ait plus l'air d'un visage.
RiEMKË
Lui as-tu expliqué ta pensée ?
NICO
Oui. Il m'a soumis des devis ridicules. Il suffirait de supprimer une des lucarnes et de percer une fenêtre au premier. Cette symétrie humaine disparaîtrait.
Veux-tu que je lui parle ?
NICO
Je t'en prie.
(Riemke sort au fond. Nico rejoint Romée près de la fenêtre.)
NICO
Tu vois, j'ai dégagé le bord de l'étang. Cela fait bien, n'est-ce pas ?
(Un silence. Ils reviennent près du feu.)
ROMÉE
Nico, tu disais tout à l'heure que tu avais rencontré des initiés, dans les Indes.
NICO
Oui.
ROMÉE
Est-il vrai qu'ils arrivent à connaître la destinée ?
NICO
J'ai vu un vieux prêtre, à Madras, qui prétendait explorer à son gré le passé.
ROMÉE
Et l'avenir ?
L'avenir également. C'était une espèce de philosophe religieux, comme il y en a là-bas... Nous avons eu plusieurs entretiens. Il me faisait venir sur la terrasse de son temple, au coucher du soleil... Et là, devant la grande mer indienne, il me racontait ses voyages à travers le temps.
ROMÉE
Comment arrivait-il à pénétrer dans le domaine du passé, ou du futur ?
NICO
En s'exposant la nuit près du sol et en s'abandonnant aux forces inconnues. Dans cet état de suspens, de passivité proche de la mort, des visions naissaient en lui... et il savait qu'elles appartenaient à l'avenir, ou au passé.
ROMÉE
Mais quelles preuves en avait-il ?
NICO
Pour le passé, il cherchait à vérifier par les faits ce qu'il avait entrevu dans ses expériences.
ROMÉE
Et pour l'avenir?
NlCO
Le contrôle est plus difficile... Il m'a pourtant
i.îontré une vision de guerre, notée il y a plus de vingt ans, et qui s'est réalisée dernièrement, jusque clans ses détails, lors d'une expédition en Afghanistan.
Alors, d'après lui, l'avenir serait donc déjà existant, décidé ?
NICO
Il dit que le passé, le présent et l'avenir coexis- Icnt.
ROMÉE
C'est incompréhensible.
NICO
Evidemment, notre notion du temps nous empêche de le concevoir. Mais bien d'autres choses nous sont inconcevables, qui pourtant sont. Il me disait : (( L'homme se promène dans le temps comme dans un jardin... Quelqu'un marche derrière lui, portant une toile et il ne peut voir les fleurs du passé. Quelqu'un marche devant lui, portant une autre toile et il ne peut pas encore voir les fleurs de l'avenir. Mais toutes ces fleurs coexistent derrière les deux toiles et les yeux de l'initié ne cessent de les contempler. »
ROMÉE
Tu ne l'as jamais questionné sur toi, sur ton avenir ?
NICO
Je n'ai pas voulu. A quoi bon se laisser inquié- Uv ?
ROMÉE
Crois-tu que les initiés seuls puissent avoir de ces révélations ?
Non. Il y a, en Bretagne, de vieilles paysannes qui voient les enterrements un an d'avance. Elles désignent les personnes qui y assisteront. Les femmes sont toujours plus sensibles que nous à ces émanations du futur...
romhp:
Quel don merveilleux...
MCO
Merveilleux, sans doute, mais stérile.
ROMÉE
Comment ?
xico Je ne vois pas quelle peut être son utilité. [
ROMÉE
Pourtant, si l'on apprend, par exemple, qu'un danger menace quelqu'un, on peut l'en avertir.
NICO
Et après ?
ROMÉE
Le danger ne peut-il être écarté ?
MCO
Non. Les voyants n'ont jamais rien empêché. On
ne change pas l'avenir, même le connaissant. Le temps est comme un mécanisme dont on ne peut ni retarder ni suspendre le déclenchement.
ROMÉE
Alors, si une femme voyait clairement une catastrophe suspendue sur l'être qu'elle aime le plus au monde... son enfant, je suppose, elle ne pourrait pas le sauver ?
NICO
Impossible.
ROMÉE
Et que devrait-elle faire ?
NICO
Rien.... Souffrir en silence... jusqu'à l'accomplissement.
ROMÉE
C'est au-dessus des forces humaines. Il y a de quoi devenir fou.
NICO, lui prenant la main.
Mais qu'as-iu donc ? Tes mains sont toutes moites... et elles tremblent.
ROMÉE
C'est cette idée qu'on ne pourrait rien... même si Ton savait... C'est horrible...
NICO
Comme tu es impressionnable... Rassure-toi... on ne sait presque jamais ce qu'on redouterait de savoir.
DEUXIEME TA b LE AU 189
Ah 1 heureusement.
{Riemke entre du fond.)
NICO
Eh bien, a-t-il compris, cette fois ?
RIEMKE
Je l'espère. Il va te soumettre un autre devis.
NICO
Sans tourelles ?
RIEMKE
Il me l'a promis.
NICO
A la bonne heure.
RIEMKE
Mme Beunke vient de me dire qu'on peut se mettre à table.
NICO, se dirigeant vers le fond.
Bien. {Romée fait signe à Riemke qu'elle veut lui parler. Nico se retourne.) Vous venez ?
RIEMKE
Tout de suite.
(// sort.)
ROMÉE, bas.
J'ai compris.
RiEMKEj même jeu.
Quoi?
KOMÉE
Ce qui m'est arrivé près de Pétang... les roseaux... tout...
RIEMKE ♦
Eh bien ? •
ROMÉE
D'abord, il y a une chose que je ne t'ai pas avouée, pour ne pas te bouleverser... Aujourd'hui, tu dois savoir. Cette face d'homme qui m'est apparue dans Teau, c'est celle de Nico.
RIEMKE, slupéfaile.
De Nico ?
ROMÉE
Quand il est entré, une demi-heure après, je l'ai reconnu au premier coup d'œil.
RIEMkE
C'est absurde, c'est impossible !
ROMÉE
Cela est. Et j'ai maintenant la certitude que ma vision ne se rapportait pas au passé, mais à l'avenir.
RIEMKE
Qu'est-ce que tu dis là ?
Je dis que peu à peu, le paysage se modifie, devient conforme, non pas à ce qu'il était jadis, mais à ce qu'il sera un jour... {Un silence,)
DEUXIEME T AH LE AU lOl