I.ES HAT H S
LARNAUDY
Toi, Saînt-Gallet, à force de jouer les curés, tu finis par te croire du bâtiment. Tu exagères.
SAINT-GALLET
Jamais tu n'obtiendras l'autorisation.
Je vais aller voir l'archevêque aujourd'hui même. Je lui dirai : « Monseigneur, voilà... Je ne vous demande ni publicité, ni participation aux frais. Je vous apporte le spectacle tout monté et je vous offre la moitié des recettes... » Il marchera !
SAINT-GALLET
Mais non, mon vieux!... Un évêque, ça ne raisonne pas comme nous autres... Et puis, îl faudrait de l'argent.
LARNAUDY, sereiîi.
De l'argent, non. Il faut cinquante mille francs.
SAINT-GALLET
Où les prendras-tu?
LARNAUDY
Oh! Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, va. Une fois l'affaire sur pied, on trouve toujours l'argent.
SAINT-GALLET
Et ton idée de théâtre en plein air, tu ne t'en occupes plus ?
LARNAUDY
Pas pour le moment... D'ailleurs, dans le cas où
celle-ci échouerait, j'en ai une autre qui est peutêtre encore plus belle. Là, il n'y a qu'à vouloir. L'affaire sera debout en deux jours. Allons au café, je vais t'expliquer cela. {Regardant la verrière.) Il est bien, leur vitrail... Un peu sombre... Si on me donne le local, je foutrai une projection rouge par derrière... Hein, ça en aura une gueule ? {Ils passent.)
SAINT-GALLET
Oui, rouge... ouverte!...
LARNAUDY
Mais non, mon vieux, le vert... (Ils disparaissent à gauche.)
(Elle et Lui paraissent à droite. Ils sont appuyés au bras F un de l'autre. Ils s"* avancent lentement en chuchotant.)
ELLE
Tu crois qu'ils sont partis ?
LUI
Oui. Ce sont eux qui sortent là-bas.
ELLE, avisant la verrière.
Oh, regarde la belle verrière !
LUI
Oui. Elle est bien moins obscure que les vitraux du chœur.
ELLE
Il y a un rayon qui la traverse.
LUI
Comme on est pâle, là-dessous...
ELLE
Asseyons-nous un moment.
(Ils s^assoient chaise contre chaise. Ils se liennenl la main. Un silence.) A quoi penses-tu, mon chcri ?
LUI, lourmenlé.
C'est singulier... Il faut que je te dise, que je t'avoue quelque chose... Oh, ce n'est pas important, mais je sens tout à coup que je ne pourrais pas te le cacher plus longtemps... Avant-hier soir, à Bordeaux, pendant la représentation, j'ai suivi une femme et j'ai été avec elle.
ELLE, surprise.
Tu as fait cela ?
LUI
Oui... Et je ne la désirais pas... Je ne la voyais même pas. C'est elle qui m'a jeté un regard, en me dépassant dans la rue... Alors, une force inconnue, une espèce de bizarre nécessité m'a accroché à cette jupe... C'était une fille comme il y en a des milliers... Je ne crois pas qu'elle fût jolie... Je ne me souviens que d'une chair blanche, très froide, et de bras solides qui pendaient, inertes, comme privés de vie.
ELLE
Pourquoi as-tu fait cela ?
iEPTIÈME TABLEAU 79
LUI J'y ai souvent repensé, pendant ces deux jours... sans pouvoir le comprendre.
ELLE
Et maintenant, tu l'as compris?
Je n'en suis pas sûr... En tout cas, ce n'est pas beau, tu sais...
ELLE
Appuie ta tête contre moi... Je pose mes mains sur tes yeux... Je ferme les miens... Je ne te vois plus...
LUI, bas, comme avec honte, cherchant ses mots.
Eh bien, c'était peut-être de l'orgueil... un dernier sursaut d'orgueil imbécile... Me prouver que je n'étais pas un être humilié, acCablé... Quelque chose, en moi, qui voulait retrouver de la dignité, de l'honneur perdu... Comme si j'avais perdu de l'honneur! Et comme si d'aller avec une fille eût pu m'en rendre !... (Un silence.) Non, c'est trop absurde ! Ce n'était pas cela ! Ce devait être plutôt un de ces mouvements de vengeance irraisonnés, qui font qu'une femme se donne au premier venu, quand elle sait que son mari la trahit.
ELLE
Tu voulais te venger de moi, mon chéri ?
LUI
Non, je ne voulais pas!... Mais qui peut savoir
ce que veulent en nous nos sales instincts?... (Un temps.) Et puis, ce n'était pas cela seulement. C'était aussi... un obscur désir de m'abaisser, de me souiller, pour être plus près de toi...
ELLE
Près de moi ?
LUI, tout bas.
Pour être avec toi... Me salir comme tu t'es salie. (Un silence.)
ELLE, même Jeu.
Depuis le jour... depuis ce jour, là-bas, à Bar-le- Duc... il me semble que nous nous aimons autrement...
LUI
Oui... autrement, {Un silence.)
ELLE
Il fait tout à fait nuit, mon chéri.
LUI
Rentrons.
(Ils passent.)
RIDEAU
Un beuglant de province. Deux heures du malin. Le speclacle est lerminé. Les lumières sont éleinles, sauf un bec de gaz, à droite. Au fond^ un piano et une petite estrade. A gauche, dans un coin, un garçon de café dort, affalé sur une table.
Lui et le Musicien sont attablés à droite.
LUI
Je ne vous ai reconnu qu'après la dernière chanson, quand vous avez quitté le piano.
Qu'avez-vous pensé?
LUI, gêné.
Mais...
LE MUSICIEN
Oh, ne craignez pas de me blesser...
LUI
J'ai été stupéfait, je l'avoue... Vous retrouver, vous, Crouzols, dans ce trou de province... et tenant le piano d'un beuglant... Mais ce n'est sans doute qu'une crise passagère.
LE MUSICIEN
Non. C'est définitif... Je n'ai aucun espoir d'améliorer ma situation.
LUI
Vous n'êtes pas le seul à qui la vie ait été mauvaise.
LE MUSICIEN
Que faites-vous ici ?
LUI
Ma femme joue dans la tournée théâtrale. Elle m'a donné rendez-vous dans ce café, après le spectacle.
LE MUSICIEN, le regardant.
Je ne peux pas dire que la vie m'ait été mauvaise.
Cependant...
LE MUSICIEN, vivement.
Le beuglant, les vêtements râpés, cela n'existe pas... Qui vous dit qu'elle ne m'ait pas comblé?... Vous ne me croyez pas?
LUI
Je vous comprends mal.
LE MUSICIEN
Vous attendez votre femme ici?
LUI, consultant sa montre.
Oui... je m'étonne même... L'heure est déjà passée...
LE MUSICIEN, alliimani une cigarette.
Nous Tattendrons ensemble.
LUI
Très volontiers.
LE MUSICIEN
Vous savez, n'est-ce pas, comment il arrive qu'un homme dégringole d'échelon en échelon, rigoureusement, sans pouvoir remonter jamais?... C'est assez banal... Je vous épargne les détails. Ce qu'il faut que vous sachiez, c'est qu'avant d'échouer ici, j'ai commis tous les crimes contre mon art... J'ai été aux gages d'un éditeur qui, pour des raisons commerciales, m'obligeait à souiller, à ridiculiser dans son journal les œuvres des grands maîtres. J'ai bavé sur tout ce qui m'était cher... Je me suis vendu, prostitué cyniquement. Ah, mon employeur en a eu pour son argent!... Aucune injure n'était assez basse, aucune manœuvre assez fourbe pour déprécier ce que, dans le fond de mon cœur, je vénérais!
LUI
Etait-ce une nécessité pour vous d'accepter cette besogne-là?
LE MUSICIEN
J'aurais peut-être pu me tirer d'affaire autrement... Mais voilà... j'avais pris goût à mon métier de salisseur !... Dans l'écroulement total de mes espoirs personnels, j'éprouvais une espèce de joie à cracher sur mes maîtres! Oui, je me saoulais de négations et d'insultes!... Je me vengeais, com-
84 LES fi AT ES
prenez-vous?... Je me vengeais de mon malheur et de mon impuissance I
LUI
Je ne vous blâme pas... je vous comprends.
LE MUSICIEN
En fin de compte, que croyez-vous qu'il soit advenu de mes ignominies? J'en ai été récompensé!... J'ai souffleté mon art, je l'ai traîné dans l'ordure!... Et il m'a royalement gratifié! C'est assez drôle, n'est-ce pas?
LUI
Que voulez-vous dire?
Jugez-moi présomptueux, aveugle, peu m'importe : je vous donnerai des preuves de ce que j'avance. Je veux dire qu'au milieu de mes saletés, je suis devenu un véritable artiste... J'étais un raté, du temps où nous nous connaissions. Eh bien, j'ai trouvé dans l'avilissement cette espèce de grâce qui m'avait été refusée dans la pureté de ma vie, dans l'amour de mon art... La trahison, la haine et la déchéance ont libéré en moi une source de beauté!... Elle coule mystérieusement, mais à pleins bords!... Ce que j'écris est si neuf, si étrange, que j'en ai peur... Dites, comprenez-vous qu'un rat de beuglant qui accompagne six heures par jour des chansonnettes à des putains puisse être un créateur? Comprenez-vous ça?
LUI, très ému.
Oui... je crois le comprendre.
LE MUSICIEN
Pourquoi la plus pure ivresse que l'homme puisse connaître, pourquoi la joie et le salut m'arrivent-ils à présent?
LUI
A cause de vos fautes, Crouzols. Il ne suffit pas d'aimer pour rendre sa passion vivante et féconde!... Peut-être faut-il encore souiller ce qu'on aime... Il est possible que la grandeur, la beauté, l'amour soient à ce prix!... Et nous, nous qui aspirons, qui désirons dans des tourments intolérables, ah! nous ne pourrons sans doute jamais rien posséder qu'à ce prix!
LE MUSICIEN
Mais qui vous a soufflé cette réponse?
V^oilà des semaines qu'elle me travailte.
LE MUSICIEN
La question était donc posée, en vous aussi?
LUI
Peut-être.
LE MUSICIEN
C'est de votre art qu'il s'agit ?
LUI
Non, pas de mon art.
LE MUSICIEN
Alors?
LUI, se levant.
Pourquoi voulez-vous que*je sois personnellement en cause?... On pense... on réfléchit... Il suffit de regarder la vie pour s'apercevoir que le bien, la pureté de l'âme sont devenus aussi vides que des outres crevées... et que toute force, toute possession, toute plénitude viennent du mal.
LE MUSICIEN, même jeu.
Allons chez moi. Je veux que vous entendiez ce que j'écris.
LUI
Allons !
Et votre femme?... Si elle ne vous trouve pas ici?
• LUI, se délournanl.
Je pense qu'elle ne viendra plus, maintenant.
LE «MUSICIEN
Quelle heure est-il ?
LUI, consultant sa montre.
Trois heures moins le quart.
LE MUSICIEN
En tout cas, le théâtre est fini depuis longtemps.
HUITIEME TA H LE Ai 87
LUI, oppressé.
Oui... Elle sera rentrée... à Thôtel.
LE MUSICIEN
V enezî
(Ils sorlenl.)
RIDEAU
Une chambre (Thôlel, le soir. Elle et Lui, sont enlacés sur un canapé. Une lampe éclaire faiblement.
ELLE
Mon chéri...
Ma Liette... je ne t'ai jamais aimée comme à présent!
ELLE
Moi non plus, mon amour!
LUI
Je n'ai jamais connu pareil bonheur. Et toi? Vois-tu dans ta jeunesse, dans le brouillard d'or de ta première enfance, un seul moment qui passe en douceur et en plénitude celui-ci?
ELLE
Non... Cette longue existence qu'il a fallu traîner jusqu'ici... Elle me paraît tout à coup étrangère... Je ne la comprends plus... Je ne désire plus rien... Sentir tes bras autour de moi... et rien d'autre... Je ne veux rien d'autre.
^ElJSIEMli TAHLEAIJ 89
LUI
Il me semble que nous avons atteint notre limite... Une frontière au delà de laquelle il n'y a rien. S'il fallait mourir demain, je dirais oui, sans un regret.
ELLE
Moi aussi : j'accepte que tout finisse.
LUI
Comme nous nous aimions mal, autrefois! Toujours des méfiances, des inquiétudes, et même aux heures les meilleures, cet aiguillon vers l'inconnu, cette angoisse désirante...
ELLE
Tandis que maintenant, il y a entre nous deux comme de l'eau... une eau sans fond, qui respire perpétuellement...
LUI
Quelque chose s'est apaisé en nous. Ah, me suisje assez tourmenté! Ai-je assez cherché le mot, la vérité vers lesquels je me croyais poussé!
ELLE
C'était bien plus simple!
LUI
Il n'y avait pas de mot, pas de vérité, mais seulement cette façon de nous aimer qui est la nôtre... cette pitié de nos lèvres pour nos lèvres... nos deux âmes attachées par la misère, comme le gibier encore vivant qu'on porte au marché... Moi,
je crois que tu avais tout deviné, tout pressenti dès le premier jour!
ELLE
Mais non, mon chéri... Je ne savais rien... Je me trouvais même déraisonnable de partir en tournée et de risquer la misère. Qui pouvait deviner qu'elle nous ferait si riches!... C'est presque incompréhensible, ce qui nous est arrivé... Tout trahit, tout manque; on est enfermé dans son désespoir comme dans une cave... et soudain, quelque chose vous saisit, vous emmène doucement... Une porte s'ouvre, au plus bas de la douleur, et voilà qu'il entre une lumière, une tendresse qu'on ne connaissait pas... On est tranquille... on ne s'inquiète plus... Il n'y a plus rien de terrible... On est arrivé... Comme c'est étrange!
LUI
Il y a une chose que je ne t'ai jamais dite... Je n'en suis sûr que depuis peu.
ELLE
Qu'est-ce donc, mon chéri?
LUI
C'est qu'il ne suffit pas d'être malheureux pour voir briller la lueur dont tu parles.
ELLE
Et que faut-il encore?
LUI
Etre coupable.
ELLE, réfîéchissani.
Mais... je ne me sens pas coupable.
LUI
Ma pauvre Lietteî
ELLE
D'ailleurs... ça n'a aucun rapport...
LUI
Si... Il y a, dans la vie, certains sommets qui sont entourés comme d^un lac d'eau trouble et fangeuse. On ne peut pas les atteindre sans avoir d'abord traversé le lac.
ELLE, gênée.
Tu crois vraiment que notre manière de vivre...
LUI
Je ne crois pas : je sais.
Wk . ' ELLE
Voilà que tu vas encore te tourmenter avec cette idée.
LUI
Je ne me tourmente pas. Je m'analyse.
ELLE
Moi qui croyais que tu m'aimais assez pour ne plus penser!
LUI
Il fant pourtant se connaître. Ah, le fond de
l'âme est un joli marécage ! Il y vit des monstres... plutôt fétides !
ELLE
Ça m'est égal. Ça ne m'intéresse pas.
LUI
Il n'y a pas un bonheur humain qui ne soit bâti sur le dos d'une bête au visage répugnant.
ELLE
On dirait que tu prends plaisir à te calomnier, à t'abaisser.
LUI
Bah î qui donc aurait surmonté toute espèce de souffrance et d'orgueil, sinon une crapule comme moi !
ELLE
Tu dis cela, mais tu pleures !
RIDEAU
Le foyer du public, dans un petit théâtre de province, pendant un entr'acte. A droite, un comptoirbuffet derrière lequel trône une opulente tenancière. Deux- petites tables de fer et quatre chaises l'encadrent. Les spectateurs défilent, par couples. Ils tournent solennellement, en rond, de gauche à droite, comme un manège de pantins. Les couples sont ainsi composés : le président du tribunal, un grand vieillard pontifiant, au verbe autoritaire, à la démarche automatique ; sa fille, une créature pointue habillée de taffetas noir. Le conservateur du musée, front bossue, des cheveux fous, à moitié aveugle, gestes désordonnés ; sa femme, hydropique, marchant avec difficulté, monstrueusement serrée dans une éclatante toilette de satin pourpre. Le pharmacien, allures débraillées et le viveur, chauve, mais pourvu de fortes moustaches horizontales qu' il caresse continuellement ; les manières d'un maquignon. Une jeune fille bossue, en robe à pois, seule. Enfin, un caporal et un soldat, l'air accablé.
LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, pUSSOnt, UU brUS dc SU
fille.
Jusqu'ici, Timpression est favorable... La pièce n'est pas malsaine... Les personnages s'expriment
avec élégance et leurs sentiments sont irréprochables... Le petit couplet de ce vieux marquis a vraiment du panache...
LE SOLDAT, passanl.
Malheureux d'avoir sorti vingt ronds et de pas même rigoler.