Acte II, scène iv
LUI
Commencez, je vous en prie... Je suis un peu pressé. J'ai à sortir.
LARNAUDY
Voilà, voilà. (A Elle.) Vous êtes en scène. Le capitaine vous dit: Tu étais fille de soldat et sœur aussi de trois soldats. Je dis trois encore, dont
deux sorti vivants. Eh bien, lu n'as plus ni père, ni frères. (A Lui.) Vous y êtes ?
LUI, lisant mécaniquement les répliques.
Et toi, plus de sœur. — Si, encore une, Vinfirmière, elle me suffit. — Trêve de paroles, mettonsnous à table. — Pas encore. — Tu attends un convive ? — Non, un justicier !
LARNAUDY
Elle passe... et j'entre. (Il s'avance et récite d'un ton conventionnel, faisant un sort à chaque mot.) Approche!... Il ne sera pas dit que le général Marquis de la Roche flambée, bien qu'affaibli par l'âge et mis à la retraite, sanctionne par son silence... (A Lui.) Qu'est-ce que je sanctionne?
LUI, soufflant.
Un acte déshonorant !
LARNAUDY
... Un acte déshonorant. Cette union, ce serait horrible et pire que tout. On ne livre pas sa fille à l'ennemi héréditaire, quand on porte encore dans son cœur l'uniforme et l'épée.
ELLE
Mon père. . .
LARNAUDY, entre ses dents.
Deux fois.
ELLE
Mon père !.,.
LARNAUDY
Regarde-moi bien en face, les yeux dans les miens.
ELLE
Ils y sont, mon père!
LARNAUDY
Ta conscience, mels la main dessus.
ELLE
Elle y esl.
Dis-moi, maintenant, si ce falal amour n^a jamais révolté ton cœur. (Entre ses dents.) Et tu passes.
ELLE, passant.
Mon père, les yeux dans les vôtres et la main sur la conscience...
LARNAUDY, cntrc SCS dcuts.
Va à ta réplique.
ELLE
... qui seul triompherait des frontières.
LARNAUDY
Enfin, je reconnais mon sang! Assieds-toi et partageons ce repas familial. (A lui.) Vous n'auriez pas quelque chose à mettre sur la table?
ELLE, à Lui.
Prends les provisions dans le sac, mon chéri.
QUATIUEME TABLEAU 55
LARNAUDY
C'est gênant de régler un dîner sans accessoires.
LUI, a pris dans le sac un pelil pain ei quelques croquetles de chocolat qu'il dépose sur la table.
Voilà!
Merci. Laisse-moi le servir, ma fille. (Il rompt le petit pain, s'en adjuge la moitié, ainsi que plusieurs croquettes. Il fait le geste de la servir, mais ne lui donne rien. Bas.) Et nous mangeons. (Elle fait semblant de manger ; il dévore le pain et le chocolat.)
ELLE
Ce gibier est exquis.
LARNAUDY, mangeant.
Il provient des bois séculaires de la Rocheflambée... Il est français, comme tout ici... Et ce vieux domaine, ces richesses, ûprement disputées à la rapacité de la branche cadette, tu voulais les abandonner à un maître étranger?... Quelle criminelle folie!
ELLE
Mon père, j'essayerai d'étouffer en moi tout autre amour que celui de la patrie. J'essayerai de changer d'entrailles.
LARNAUDY
A la bonne heure! C'est ainsi que mon sang doit parler. Encore une aile, ma Gertrude?
LUI
Ce n'est pas dans le texte.
LARNAUDY
Je le sais bien... o'est pour meubler... (Il fait semblant de la servir, s'adjuge Vautre moitié du pain, le reste du chocolat et mange avec avidité. Elle fait le geste de couper sa viande et de manger.) Et maintenant, tranquillise-moi tout à fait : promets-moi que si la guerre éclatait, lu suivrais l'exemple de ta sœur, tu partirais comme cantinière.
LUI, soufflant.
Infirmière.
LARNAUDY
... partirais comme infirmière.
ELLE
Je promets.
LARNAUDY, à Lui, cutrc ses dents.
Vous ferez le canon... Dieu merci, la guerre est encore loin!...
LUI, lisant avec indifférence.
Boum! Boum! Boum! Boum!...
LARNAUDY, SC IcVant.
La voilà!
ELLE, même Jeu.
Quoi?
LARNAUDY
Ces coups de canon... Elle est déclarée/...
ELLE
Je pars. Je cours où mon devoir m'appelle. LARNAUDY, Venlaçanl, la bouche pleine.
Mon enfanl! Mon héroïne! La seconde!
Et vous, qu'allez-vous faire?
LARNAUDY^ graudiosc, finissant le chocolat.
Moi, je reste où l'honneur m'attend; je m'enferme dans ce manoir et j'aiguise ma vieille épée. Si les bandits veulent forcer ma retraite, ils ne passeront, je te le jure, que sur mon cadavre!
ELLE
Ah! mon père, que vous êtes affreux!
LARNAUDY, VCXé.
Pas si vite! Il y a un effet! Laisse-les applaudir, que diable! Reprenons!... sur mon cadavre! (Il suppute de la main la durée des applaudissements, puis lui fait signe de continuer.)
ELLE
Ah! mon père, que vous êtes affreux ! Vous venger! Si j'étais homme!
LARNAUDY
Les lâches ne me tiennent pas encore! Je leur montrerai que le Marquis de la Roche flambée est un vieux chevreuil...
LUI, soufflant.
Un vieux cerf.
LARNAUDY
... est un vieux cerf, qui traqué y poursuivi, cerné, sait encore tenir les abois!
RIDEAU
Une loge d'artiste dans un théâtre de province. Elle, est assise devant une table, à droite, retouchant son maquillage. Glace fêlée ; cuvette en zinc. Au fond, sa malle, portant les étiquettes de la tournée. L'habilleuse, une très vieille femme en caraco, y cherche des effets. Quelqu'un passe dans les couloirs en agitant une sonnette et en criant confusément : « Dans dix minutes... Dans dix minutes. »
ELLE
Combien?
l'habilleuse
Dix minutes... Et ils n'aiment pas attendre, à Bar-le-Duc î
ELLE
Vous ne trouvez pas le manteau? C'est dans le premier compartiment.
l'habilleuse, sortant un manteau.
C^est ce chiffon-là ?
elle Oui. Merci.
l'habilleuse, Vexaminanl, Il n'est guère propre.
ELLE, Iroublée.
Voilà trois mois que la tournée dure.
Ce n'est pas de la soie... ni même du satin... c'est de la faille. Et il est tout raccommodé...
ELLE
C'est exprès. Au premier acte, je joue le rôle d'une jeune fille pauvre.
l'habilleuse
Mauvais rôle, mon enfant... Ils sont capables de l'emboîter, ce manteau-là.
elle, inquiète.
Vous croyez?
l'habilleuse
C'est une ville cossue, Bar-le-Duc. Ils aiment les artistes cossus. Et ils ne vous passent rien... C'est des connaisseurs!... Les jours de débuts, ils viennent au théâtre avec des sifflets doubles.
ELLE
Mais je joue le rôle d'une jeune fille pauvre. Je ne peux pas m'habiller en grande dame.
l'habilleuse Pourquoi pas? A Bar-le-Duc, on aime les belles
frusques ! Savez-vous pourquoi la dernière tournée n'a pas fait d'argent? Parce que c'étaient tous des rôles d'ouvriers. Ici, on ne se dérange pas pour voir des ouvriers... Et pourquoi donc qu'on se dérangerait? Il y en a plein les usines, des ouvriers!... A votre place, moi, je me serais acheté un autre manteau pour la représentation de ce soir.
ELLE
C'était impossible.
l'habilleuse, Fobservanl,
Ah ! Si vous n'étiez pas si fière, j'aurais bien une proposition à vous faire.
ELLE
Une proposition?
Eh oui... A Bar-le-Duc, on est cossu et on aime le théâtre, voilà!... Il y a plus d'un connaisseur qui ne demanderait pas mieux que d'aider une belle mignonne comme vous.
ELLE
Ah?
Ils sont cossus, vous savez, les messieurs de Bar-le-Duc ! Pour eux, cinq louis, c'est comme cinq sous pour vous et moi. (Près d'Elle.) Il y en a un à qui vous plaisez... Il me l'a dit tout à l'heure... Si vous vouliez le voir un moment, avant
d'entrer en scène, vous pourriez peut-être vous entendre?
(Elle s'accoude, la lé le dans ses mains. Lui enlre. Il parle un pardessus d'élé, 1res usagé.)
Bonsoir, ma chérie. (Baiser dans les cheveux.)
ELLE
Eh bien, as-tu trouvé ton ami ?
LUI, accablé.
Non... Il n'habite plus la ville.
ELLE
C'est terrible.
LUI
On croit qu'il est à Paris.
ELLE
Qu'allons-nous faire? (Gesle d'impuissance. Il s'assied.) Comme tu as l'air fatigué!
LUI
Je le suis.
(Un temps.)
l'habilleuse
Et vous ne devez pas avoir chaud, avec une pelure pareille I
ELLE
Ne reste pas au théâtre ce soir, mon chéri.
LUI
Tu ne veux pas que j'aille dans la salle?
Non.
LUI
Pourquoi? C'est la première fois que...
ELLE
Je sens que je ne serai pas bonne, ce soir.
LUI
Je peux t'attendre ici.
ELLE
Retourne plutôt à l'hôtel. Repose-toi. Je rentrerai seule. (L'habilleuse sorl furlivemenl. )
LUI
Comme tu voudras.
(Il se lève et va pour sorlir.)
ELLE
Tu ne m'embrasses pas? (Il Vembrasse ; elle s'accroche à lui dans un sanglot.)
LUI
Allons, ne pleure pas... Il est impossible que nous ne trouvions pas d'argent. Il faudra bien que tout s'arrange.
ELLE, pleurant.
Elle m'a dit... l'habilleuse... elle m'a dit que mon manteau était trop vieux pour la scène...
Elle disait cela pour te tourmenter. Ne la croîs donc pas.
ELLE
Mais toi... Tu n'as même pas de pardessus... Je suis sûre que tu as froid, là dedans... Et tu dis que tout s'arrangera... Comment veux-tu?
LUI
Je vais réfléchir, chercher... Ne sois pas triste... (Il sort. L'habilleuse renlre,)
l'habilleuse
Alors, nous avons pleuré ? Voilà tout votre maquillage qui coule... Comment voulez-vous être gaie, tout à l'heure, dans votre rôle, ma mignonne?
ELLE, s'essuyanl les yeux.
Ce n'est pas un rôle gai.
l'habilleuse, joviale.
Il faut être gaie tout de mêmel... Il faut jouer gaiement ici, surtout les rôles tristes... Ils ont payé pour rigoler, ils veulent rigoler!... Quand c'est une tragédie, ils le savent, mais ils rigolent tout de même, pour ne pas regretter leur argent. (Elle sourit.) A la bonne heure, nous voilà consolée. (Bas.) Dites donc, ma mignonne, ce monsieur est là... Faut-il le faire entrer ? (Elle a un frémissemenl d* inquiétude.) Ah ! Je connais une petite femme qui ne serait pas embarrassée demain,
Cn\QUIÈ M E TA H L E A U fiô
pour se payer un manteau de soie, si elle le voulait!... Ni pour offrir un bon pardessus bien chaud à son petit mari! Allons, est-ce dit? Voulez-vous le voir?
ELLK
Qu'il entre.
{L'habilleuse va ouvrir. Elle se lève el s^adosse à la table à maquillage, 1res gênée, les yeux baissés.)
L'iiABiLLErsE, à laporle, s'effaçant.
Entrez, monsieur Taurubour.
RiD
:au.
La chambre du /F"" tableau. Trois heures du malin. Elle, est étendue sur un canapé, à moitié déshabillée, les cheveux dénoués. Elle, pleure. Lui, est debout à ses côtés. Il est en bras de chemise sous son pardessus.
Allons, tu as assez pleuré... Si tu continues, tu ne pourras pas t'endormir... Le train part à sept heures ; il ne te reste plus que trois heures de sommeil. Couche-toi... (Elle sanglote.) Sois raisonnable. Quand tu te rendrais malade, quand tu te donnerais la migraine pour deux jours, est-ce que cela changerait quoi que ce soit ? Va, que tu pleures ou que tu dormes, rien de ce qui s'est passé ne pourra jamais être effacé. (Elle sanglote plus fort.) Non, non; ce n'est pas ce que je voulais dire... Je n'ai pas voulu te chagriner... J'ai dit ça bêtement, pour dire quelque chose!... Voyons, Juliette, puisque je t'ai pardonné, pourquoi ce désespoir ?
Je ne veux pas que tu me pardonnes !
LUI
Qu'est-ce que tu voudrais?... Que je t'injurie ? Que je te batte?... Ma pauvre fille...
Au moins, promets-moi que tu ne me pardonnes pas parce que je te suis devenue indifférente !
LUI
Comme si tu pouvais m'être devenue indifférente en cinq minutes, pour quelques mots prononcés!... D'abord, rien n'arrive comme on se l'imagine.
ELLE
C'est vrai. Rien n'arrive comme on se l'imagine.
LUI
Je devrais te haïr... me mépriser... C'est tout autre chose... Je ne crois cependant pas être si différent des autres hommes... Ni beaucoup plus lâche, ni beaucoup plus insensible... Etje n'éprouve aucun des sentiments classés, catalogués... Je me demande si la honte, la jalousie, la colère existent vraiment... Ce ne sont peut-être que des mots... Y a-t-il vraiment des hommes qui aient connu la honte?... Et ces hommes-là valent-ils mieux que moi ?
ELLE
Dis-moi que tu m'aimes toujours... Tout le reste m'est égal.
Je t'aime toujours, ma Liette.
ELLE
Je ne veux pas que* tu m'aîmes par pitié.
LUI
Je t'aime.
ELLE
Je veux savoir si, quand tu m'approches, quand tu me touches, il n'y a pas quelque chose en toi qui se révolte, qui a mal... (// lui caresse la Joue en silence.) Il me semble, à moi, que nous ne pourrons plus jamais nous embrasser.
LUI
Je ne sais pas ce que c'est qu'être dignes l'un de l'autre, comme disent les gens, mais si l'un de nous deux est indigne de l'autre, c'est sans doute moi.
ELLE
Toi?
LUI
Je n'aurais pas dû te céder. J'aurais dû rester à Paris.
ELLE
Tu ne pouvais pas me laisser seule.
LUI
Il va pourtant falloir le faire.
ELLE, tressaillant.
Tu veux me quitter?
LUI
Nous ne serons à l'abri de la misère que quand j'aurai retrouvé des leçons, tu le sais bien.
ELLE
Ne me laisse pas ! Ne ne me laisse pas ! F^ncore trois moîs de cette horrible tournée ! Trois mois d'hiver, toute seule, avec la troupe... Le froid... les sales hôtels... Je ne pourrais pas le supporter, je tomberais malade !
LUI
Comme tu es illogique, ma Liette ! Tout à l'heure, tu pleurais, tu te désespérais, comme si nos deux vies étaient souillées, perdues à jamais... Et maintenant, tu parles des hôtels, du froid, comme si rien ne s'était passé.
ELLE
C'est toi qui es illogique... Tout à l'heure, tu prétendais n'éprouver ni honte, ni jalousie, et maintenant, je sens bien que tu veux t'éloigner de moi parce que tu souffres et que tu me méprises.
LUI, gravement.
Non, ma Liette, jamais tu ne m'as été plus chère que maintenant... II y a, dans l'espèce de candeur courageuse avec laquelle tu t'es livrée à cet imbécile, une noblesse, une simplicité désespérée qui m'émeut infiniment... Mais si je te semblais prêt à accepter le renouvellement d'un tel sacrifice, estce que je ne te deviendrais pas odieux?
Ei^LE, avec volubilité.
Pourquoi veux-tu que nous retombions dans la même détresse ? Ces cent francs nous ont sauvés ! Réfléchis... Dans une semaine, je touche des avances. Il nous restera encore au moins... oh ! au moins cinquante francs! C'est plus qu'il ne faut pour atteindre la fin du mois... et alors... ,
LUI
Tes chiffres ne me convainquent pas, ma pauvre chérie !
ELLE
Nous ferons des économies... Il y a des dépenses qu'on peut éviter.. ..Je nettoierai mes gants moimême et nous ne donnerons plus de pourboires dans les hôtels.
LUI
Ne me tente pas... Ce serait tellement plus fort, de nous séparer pour trois mois...
ELLE
Je ne suis pas forte... Je n'ai jamais dit que j'étais forte... Je ne veux pas que tu t'en ailles, mon chéri... {Elle s'accroche à ses épaules.) Et tu ne t'en iras pas, quand tu sauras toute la vérité... Ecoute, ce que j'ai fait ce soir, c'est à cause de toi, de toi seul, que je l'ai fait !... Sans toi, j'aurais accepté la misère... Ce n'est pas si terrible... Une camarade vous prête cinq francs... Une autre vous paye à dîner... et on vivote... Mais, c'est la pensée que je ne pourrais plus bien te soigner, comme
autrefois, que tu vivrais mal, que tu serais associé à cette espèce de mendicité, que mes camarades te le feraient sentir, qu'ils se moqueraient de toi... Voilà ce que je n'ai pas pu supporter... Tu me trouves stupide,ou folle, je le vois bien... Mais c'est ainsi... J'aime mieux me vendre que de te voir humilié.
Li I, à genoux dcnanl Elle.
Liette I Ma Liette !
ELLE
Promets-moi que tu ne me quitteras pas ! LUI, Venlaçanl avec passion.
Non, je ne te quitte pas, ma chérie... Je t'aime, je reste avec toi!... Et tant pis pour ce que l'avenir nous réserve I
ELLE, souriant.
C'est bien. Je suis contente.
LUI
Il faut dormir, maintenant, mon amour. On parle... on parle... et regarde, il fait presque jour...
ELLE
Je n'ai pas sommeil.
LUI
Nous avons sept heures de chemin de fer, aujourd'hui.
ELLE
Je dormirai dans le train.
Tu sais bien que tu n'y dors jamais... Sois raisonnable... Couche-toi... (Elle rit.) Pourquoi ristu?
ELLE
Je t'assure qu'il me serait impossible de dormir.
LUI
Pourquoi ?
ELLE, même Jeu.
Parce que j'ai trop faim !
LUI
Tu as faim?
ELLE
Dame! Nous n'avons pas mangé depuis hier matin!
LUI
C'est vrai... Comment faire? Inutile de sonner, à cette heure...
ELLE
Habillons-nous... Et dès qu'il fera jour, nous irons dans une boulangerie.
LUI
Tu as raison.
ELLE
Les petits pains seront tout chauds.
RIDEAU
Dans une cathédrale gothique, au déclin d'une après-midi d'hiver. Au fond et très haut, une verrière aux tons éteints. Un rayon sulfureux la traverse et tombe, comme au fond d'un puits, sur la scène où trois chaises sont échelonnées.
L'ingénue et la duègne paraissent à droite.
l'ingénue, les larmes aux yeux. C'est une petite femme brune et exubérante.
Non, il n'avait pas le droit de me traiter comme ça !... Un régisseur ne dit pas à une artiste qui répète : « Va-t'en! ». Je ne troublais pas la répétition, je demandais ma réplique à Larnaudy.
( Elles s'arrêtent. )
LA DUÈGNE, unc vieUlc cabotine, déteinte, usée et maternelle.
Ne te frappe pas, ma biche. Des couleuvres, tu sais, à part la souffleuse, personne n'en avale autant que moi... Est-ce que je me frappe? Quand on m'ennuie, je pense à mon chien, qui m'attend dans son petit panier... Fais comme moi. Pense à autre
chose... Tiens, regarde la verrière... C'est du vrai vieux, ça, ma fille!
l'ingénue
Je m'en fous, de ta verrière!... Il faut que je fasse attraper Montredon par l'administrateur ! Ce n'est pas difficile, tu sais ! Je l'ai déjà fait engueuler, une fois que j'étais dans mon tort. Alors, cette fois-ci que j'ai raison, tu penses s'il y coupera!... Il n'a pas le droit de me dire : « Va-t'en ! »
LA DUÈGNE, V emmena îil.
Il t'a dit ; « Va-t'en?»
l'ingénue
Oui, « va-t'en ». Et je n'avais même pas troublé la répétition!... Je demandais ma réplique à Larnaudy.
LA duègne
Eh bien, sais-tu ce qu'il m'a dit l'autre jour, à moi, une veuve? une femme qui a cinquante ans d'âge ?
{Elles disparaissent à gauche. A droite paraissent Montredon et un acteur. Ils marchent avec insouciance.)
l'acteur
Elle chiâle toujours ?
MONTREDON
Une autre fois, je la mettrai à l'amende. Je l'ai renvoyée pour ne pas être obligé de lui coller dix sous !
EPTIEME TABLEAU 75
l'acteur Qu'est-ce qu'elle a fait ?
MONTREDON
Mon vieux, elle montre ses nichons en scène!
{Ils disparaissent à gauche. Larnaudy et Saint- Gallet paraissent à droite. Larnaudy compte ses pas.)
LARNAUDY
Quarante-sept... quarante-huit... quarante-neuf... cinquante... (// s'arrête devant la verrière.) Cinquante mètres ! Hein, quel orchestre ! Et comme je fous du populo plein les bas côtés, plein latribune^ j'arrive à cinq mille places, au bas mot !
SAiNT-GALLET, uu iudividu chétif, râpé, aux allures vaguement sacerdotales.
C'est possible, mon vieux, mais personne n'y viendrait, à tes spectacles... C'est religieux, ce patelin-là!... Le théâtre à l'église, ça les révolterait !
LARNAUDY
Je ne fais pas de théâtre. Je monte des mystères, comme au moyen âge. Je leur en colle un tous les dimanches, après la grand'messe. Je fais payer quatre sous la chaise ! Tu ne vas pas me dire qu'ils ne viendront pas!
SAINT-GALLET, regardant la verrière.
Ça me gênerait, de vendre ma salade ici.