‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 131 sur 169 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

faites ce que je désire et répondez-moi. Que je sache quels sont mes torts envers vous, j'aurai toujoursbien de la peine à m'en trouver.

LAFONT Je ne vous vois plus.

CLOTILDE

Bah ! Et que faites-vous donc en ce moment ? Estce que je ne suis pas ià ? Tant pis pour vous, si vous perdez en discussions et en querelles un temps que nous pourrions employer plus agréablement.

LAFONT

Je vous ai attendue toute cette semaine..., la semaine dernière aussi..., la semaine précédente encore...

CLOTILDE

Taratata. Pourquoi pas depuis un an ? Et quand cela serait, quand je vous aurais manqué de parole, non pas une fois, mais cent fois, la belle raison pour supposer tout de suite des horreurs. Est-ce que je dispose toujours de moi comme je le voudrais ? Estce que je ne dépends pas de tout le monde ici ? (Lui touchant le bras.) Je suis mariée, vous n'avez pas l'air de le savoir... Il y a autre chose. Je veux que vous me disiez ce qu'il y a.

LAFONT

Il me semble que notre liaison ne vous intéresse plus... que vous souhaitez du nouveau et que vous-

l'avez peut-être rencontré... que nous sommes à ce moment inévitable où commencent les mensonges, les mauvais tours... les petites infamies.

CLOTILDE

Je ne sais pas bien, mon ami, à quel moment toutes ces belles choses commencent ; vous êtes mieux renseigné que moi là-dessus. Je vous demande des faits, quelque chose de net, de précis et de positif, que je puisse anéantir d'un seul mot. Quant à ce qui se passe dans voire imagination, que voulez-vous que je vous réponde ? Elle ne me paraît pas bien folichonne, votre imagination, ni remplie de souvenirs •couleur de rose.

LAFONT

Cette date... du 15 janvier... qui vous est restée si .précise...

CLOTILDE, plus attentive.

Eh bien ? Cette date ?

LAFONT

Elle m'a frappé aussi.

CLOTILDE

Convenez que non, qu'elle ne vous a pas frappé du tout. Je m'en veux de vous avoir troublé avec cette date, qui signifie quelque chose pour moi et qui pour vous ne veut rien dire.

LAFONT J'ai fait bien des remarques depuis.

CLOTILDE

Lesquelles ?

LAFONT Bien des observations.

CLOTILDE Quelles observations ?

LAFONT

Oh ! Ce n'est rien, ce sont des nuances. Mais les nuances ! Il ne faut pas jouer avec les nuances !

CLOTILDE Voyons-les un peu, ces nuances.

LAFONT

Vous avez bien changé, ma chère Clotilde, sans vous en rendre compte. Vous me raillez d'abord, c'est désobligeant. Je vous trouve distraite, fort souvent et fort souvent aussi embarrassée. Je vois que vous me cachez ce que vous faites, je tremble alors de vous interroger. Il vous arrive quelquefois de vous contredire...

Ça m'étonne.

CLOTILDE

LAFONT

Vous me parlez de gens d'un tout autre monde que le vôtre et que vous savez par cœur du jour au lendemain ; comment ? C'est vous maintenant qui me racontez les scandales ; j'avais eu ce plaisir jusqu'ici

de vous les apprendre. Vos opinions politiques ne sont plus les mêmes !

CLOTILDE

Quel grand enfant vous êtes ! Et moi je suis là, qui vous écoute sérieusement. Mes opinions politiques ! Vous voulez dire que je suis réactionnaire ? Je n'ai pas varié. Oh ! pour ça, oui, vous avez raison, je suis une bonne réactionnaire. J'aime l'ordre, la tranquillité, les principes bien établis. Je veux que les églises soient ouvertes, s'il me prend l'envie d'y faire un tour. Je veux que les magasins aussi soient ouverts et pleins de jolies choses, que j'aie le plaisir de voir si je n'ai pas celui de les acheter. Mais en admettant que mes opinions politiques se fussent modifiées, il me semble que vous auriez moins que personne à vous en plaindre. Vous ne faites pas fi du monde nouveau. Vous êtes démocrate, c'est une mode aujourd'hui qui n'engage en rien, on l'est dans tous les partis. Vous êtes un libre penseur ! Je crois que vous vous entendriez très bien avec une maîtresse qui n'aurait pas de religion, quelle horreur!... Qu'est-ce que vient de vous dire mon mari, je vous prie ?

LAFONT

Il m'a parlé d'une position qu'il désire obtenir et qu'on va peut-être lui donner.

CLOTILDE

Ça ne vous a pas intéressé ?

LAFONT

Beaucoup.

Vous me dites beauco.up comme vous me diriez pas •du tout. Comment le trouvez-vous, mon mari ?

LAFONT Bien.

CLOTILDE

11 ne vous paraît pas soucieux et fatigué ?

LAFONT Non.

CLOTILDE

Passons. Je ne sais pas pourquoi je vous parle 'd'Adolphe, pour l'affection qne vous lui portez. Ça ne fait rien. Voilà où je voulais en venir. Ainsi, vous savez que mon mari attend une position ; il l'attend du gouvernement, cela va sans dire. Quel que soit le gouvernement, lorsqu'on désire uue position, c'est bien à lui qu'il faut s'adresser. Et vous croyez que j'irais critiquer le gouvernement au moment même où il s'occupe de nous? Un homme ferait ça. C'est toujours si bavard, un homme, si maladroit et si ingrat ! Les femmes, jamais !... Voulez- vous que je vous dise, mon ami ? Vous avez obéi à un fort vilain calcul. Vous avez cru peut-être qu'en allant de l'avant vous découvririez queique chose, mais vous ne savez rien et vous ne saurez rien... parce qu'il n'y a rien à savoir. C'est une leçon qui ne sera pas perdue pour moi. En attendant, écoutez bien ceci : il faut que vous soyez sage, patient, confiant, que vous vous

contentiez de ce qu'on vous donne, sans exiger l'impossible. Vous devez vous dire que je ne suis pas libre, que j'ai une maison à conduire et des relations à conserver ; la bagatelle ne vient qu'après. Songez aussi que la plus petite incartade de votre part peut me compromettre, et si mon mari apprenait quelque chose, me précipiter je ne sais où. Je ne veux pas, vous m'entendez bien, je ne veux pas vous retrouver une seconde fois comme aujourd'hui, planté devant ma porte, gesticulant et prêt à tout avaler, quand je reviens bien tranquillement de chez ma couturière.

(Lafont, qui a écouté tout ce diecours tête baissée, la relève

tout d'un coup.) Eh bien ? Qu'est-ce qui vous prend maintenant ?

LAFONT D'où venez vous ?

CLOTILDE Je viens de vous le dire.

LAFONT

Est-ce chez votre modiste ou chez votre couturière: que vous êtes allée ?

CLOTiLDE Pourquoi ?

LAFONT

Répondez. Est-ce chez votre modiste ou chez votre couturière que vous êtes allée ?

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