SCENE TREIZIEME
« Ma chère Marie,
» Nous ne nous reverrons plus. Plains-moi ! Blâmemoi ! Méprise-moi ! Ce soir je serai la maîtresse du baron.
y> Je t'embrasse pour la dernière fois. »
Elle plie la lettre et la ferme ; elle gagne la porte de gauche ; arrivée là, elle s'arrête, en regardant Auguste qui est resté hébété.
Vous êtes un brave garçon, Auguste. Cherchez une autre femme et gagnez beaucoup d'argent, je vous le souhaite de bien bon cœur.
FIN
MADELEINE
Madeleine
A Auteuil. Une rue déserte. Une maison sans apparence et comme abandonnée. Porte basse ; couloir obscur, conduisant à un salon meublé bourgeoisement. Pas de fleurs. Quelques images de sainteté.
Madeleine s'est levée avec inquiétude pour recevoir une personne qui n'a pas voulu donner son nom.
MADELEINE
Comment, Élise, c'est vous !
ÉLISE
Oui, ma chère, c'est moi... Élise... Élise Têtard, VOtre vieille camarade. (Après avoir regardé autour d'elle.) Je ne vous dérange pas ?
MADELEINE
Pas le moins du monde.
ÉLISE
Vous êtes seule ?
MADELEINE Seule, oui.
ELISE, avec intention.
Qu'est-ce que vous faisiez quand je suis entrée ? .
MADELEINE Rien.
ÉLISE Rien?
134 MADELEINE
Elles s'asseyent.
MADELEINE Rien.
ÉLISE
Ah!
MADELEINE Asseyez-vous.
Vous êtes surprise de me voir ?
MADELEINE Un peu.
ÉLISE
Et vous m'avez reconnue tout de suite ?
MADELEINE Certainement.
ÉLISE
Regardez-moi, Madeleine. Votre santé est bonne ?
MADELEINE Excellente.
ÉLISE
En ce moment, oui ; mais les autres jours ?
MADELEINE Je ne me suis jamais mieux portée.
ÉLISE C'est vrai ?
MADELEINE Oui, c'est vrai.
MADELEINE 135
ELISE
Vous n'avez pas de faiblesses ?. .. Pas d'absences ? Ne vous effrayez pas de ce que je vais vous dire. Il ne vous semble pas par instants que votre tête déménage ?
Qu'est-ce que vous me racontez là, Elise ? Je ne suis pas folle pour deux sous, je vous prie de le croire.
ÉLISE
Bien, bien ; ne vous emportez pas ; je m'en rapporte à vous. Soyez sincère, Madeleine, je ne vous trahirai pas. On vous a fait quelque chose ?
MADELEINE On ne m'a rien fait.
ÉLISE Mmo Antoine ?
MADELEINE
Mmc Antoine ne m'a rien fait.
ÉLISE Et Barre-de-Fer ?
MADELEINE Pas davantage.
ÉLISE
Alors, ma chère, expliquez-vous. Qu'est-ce qui vous a pris de nous planter là, moi d'abord, vos amis des deux sexes, et tout le bataclan, et de vous retirer à Auteuil, dans cette bicoque de carton, où je mourrais d'ennui au bout de huit jours?
I36 MADELEINE
MADELEINE
C'est une idée comme ça que j'avais depuis longtemps.
Vous ne voyez plus personne ?
MADELEINE Personne.
ÉLISE Et Cerfbeer ?
MADELEINE
Oh ! M. Cerfbeer, c'est différent. Il vient quand il veut ; il est ici chez lui. Je ne suis plus sa maîtresse, mais je resterai toujours son amie.
ÉLISE
Et vous ne vous ennuyez pas ?
MADELEINE Pas une minute.
ÉLISE
Qu'est-ce que vous faites ?
MADELEINE Rien.
ÉLISE Rien ! Toujours rien !
MADELEINE
Je pense à ma fille, ça me suffit.
ÉLISE
C'est vrai. Vous avez une fille. Elle doit être grande maintenant.
MADELEINE 137
Assez grande.
ÉLISE Où est-elle ?
MADELEINE, baissant les yeux.
Au Sacré-Cœur.
ÉLISE
Mazette, ma petite, comme vous y allez ! Au Sacré-Cœur ?
MADELEINE Au Sacré-Cœur.
ÉLISE
On a dû vous demander les yeux de la tête ?
MADELEINE
Non. Le prix ordinaire.
ÉLISE
Vous aviez donc quelque prêtre dans votre manche ?
MADELEINE Personne.
ÉLISE
Y a une histoire là-dessous.
MADELEINE
Oui, il y a une histoire. Vous ne savez pas, .ma bonne Élise, que la vie que j'ai menée me fait horreur. Dès que j'ai été mère, je n'ai plus eu qu'une pensée. Je ne voulais pas que ma fille tourne mal. Je passais des heures entières, assise dans mon fauteuil,
avec cette idée fixe devant les yeux. Il faut croire que mes yeux, dans ces moments- là, n'étaient pas tendres et que j'aurai dit quelque parole de trop ; plus tard, quand Berthe a eu quatre ans, toutes les fois qu'elle me voyait prendre un fauteuil, cette enfant me tirait par ma robe en me disant : « Ne pense pas, petite mère, Bébé ne tournera pas mal. y>
ÉLISE Oh ! la mignonne !
MADELEINE
Tant qu'elle a été petite, je n'étais pas embarrassée ; je la levais, je la couchais, nous jouions ensemble, elle ne voyait rien de mal chez moi et je ne la confiais jamais aux autres. J'ai marché comme ça jusqu'à sa première communion. Mais après, après, il fallait bien prendre un parti et m'occuper de l'éducation de mon enfant. J'ai fait alors une démarche, je vais vous dire laquelle, et je rage encore rien que d'y penser. J'avais rencontré autrefois un journaliste, qui avait été d'abord professeur, et qui devait, il me semble, me donner un bon conseil. Je vais le voir. Ah ! ma chère, j'ai bien compris cette fois que les hommes ne nous aiment pas. Ils ne pensent qu'à leur sale plaisir avec nous. J'explique à celui-ci que j'ai une fille, que ma position me permet de la bien élever, et que je tiens avant tout à en faire une honnête femme. Il ne m'écoutait pas. 11 me faisait des yeux, l'imbécile ! je lui aurais pouffé de rire au nez dans un autre moment. Enfin, un peu impatientée, je lui dis : Réfléchissez ; prenez quelques jours
MADELEINE 139
pour me répondre ; qui me conseillera, si ce n'est, vous qui avez été dans l'enseignement. « Mettez-la au Conservatoire, c'est encore ce qu'il y a de mieux pour elle. » Voilà ce que cet homme m'a répondu. Je l'aurais tué. Je n'ai fait qu'un bond de chez lui chez moi ; ma fille m'attendait ; je me suis jetée sur elle en lui criant : « Non, non, tu n'iras pas au Conservatoire ; j'aimerais mieux te perdre que de te voir là ! »
ÉLISE
Et que vous aviez raison, ma chère-! J'y ai mis Marie au Conservatoire, je l'ai regretté huit jours après.
MADELEINE
J'ai reçu alors à Auteuil, où l'on ne sait pas ce que je suis ni ce que j'ai fait, une demande d'aumône qui venait justement de la maison du Sacré-Cœur. La maison faisait une quête pour les filles abandonnées. Qu'est-ce qui m'a pris, je ne pourrais pas vous le dire. J'ai écrit à la Supérieure que le sort d'une enfant était entre ses mains et que je la suppliais de me recevoir. Le soir même j'avais la réponse. On m'informait que la Supérieure m'attendrait le lendemain, à quatre heures, et on me recommandait d'être exacte. Ah } ma chère, quelle nuit j'ai passée ! Cellelà me comptera, si Dieu est juste, et elle en effacera bien d'autres ! Le lendemain, j'étais là. On m'introduit chez la Supérieure. La peur me prend, je me jette à ses pieds en fondant en larmes. Je me remets et je lui dis : « Ayez pitié de moi. J'ai fait un coup de tête, étant jeune, je suis tombée dans le vice et je ne-
I40 MADELEINE
pouvais plus en sortir. Enfin j'ai rencontré un honnête homme. Il était marié, j'ai vécu sept ans avec lui sans le tromper une seule fois. J'ai une fille. Personne ne la connaît. Personne ne s'est encore occupé d'elle. Prenez-la. Elevez-la. Vous relèverez comme vous le voudrez. Si je ne dois plus la voir, je ne la verrai plus. Si elle veut plus tard rester avec vous, vous la garderez. J'aime mieux tout, tout, j'aime mieux qu'elle soit religieuse que d'être une catin comme sa mère ! »
Vous avez dit catin à la Supérieure.
MADELEINE
Oui, ma chère, je l'ai dit !
ÉLISE Elle s'est signée ?
MADELEINE
Non. Elle a souri... saintement. Je vais vous dire maintenant les paroles de la Supérieure ; je m'en souviendrai toute ma vie. « C'est bien. Nous allons prendre votre enfant. Il y aura bien quelques difficultés, mais j'arrangerai cela. Nous ne vous séparerons pas d'elle ; vous la verrez comme les autres mères. Quand elle partira en vacances, vous viendrez me voir et je vous dirai ce qu'il faut faire. Si elle se trouve bien avec nous et si la vocation se déclare en elle, on verra. Mais nous ne tenons pas à faire des religieuses. Nous voulons que nos enfants, en sortant de nos mains, [soient des épouses modèles et des mères de famille. » Hein ! ma chère, est-ce beau ! Et comme
MADELEINE 141
c'était dit ! On aurait cru entendre de la musique. Les femmes comme ça, c'est l'honneur de notre sexe ! L'honneur de notre sexe !
ÉLISE
Et Berthe ? Elle se trouve bien ?
MADELEINE A merveille.
ÉLISE
Est-ce qu'elle a la vocation ?
Non. Ma fille est pieuse ; elle fait ses devoirs de religion avec plaisir ; mais elle n'a pas la vocation. J'aime mieux ça.
ÉLISE
Donnez-moi la main, Madeleine.
MADELEINE La voici.
ÉLISE
Je ne suis pas une vertu, il s'en faut de beaucoup; mais je sais encore distinguer ce qui est bien de ce qui est' mal. C'est très bien, ma minette, ce que vous avez fait ; c'est très bien.
MADELEINE
Je ne vous comprends pas.
ÉLISE
Je vous comprends, moi. Vous vous êtes sacrifiée pour votre fille.
42 MADELKINE
MADELEINE Oh ! sacrifiée !
ÉLISE
Si ! si ! sacrifiée, c'est le mot. Vous n'êtes plus une enfant, mais vous n'êtes pas bien âgée non plus ; vous aviez encore dix années de noce devant vous et vous y avez renoncé ; comment appellerez-vous ça, si ce n'est pas un sacrifice ? (Se levant. ) Là-dessus je vous quitte. Je sais ce que je voulais savoir. Vous ne m'en voulez pas de toutes les sottises que je vous ai dites
en arrivant.
MADELEINE Quelles sottises ?
ÉLISE
Toutes ces questions que je vous ai faites sur votre santé.
MADELEINE
Est-ce qu'elles signifiaient quelque chose?
ELISE, s'arrêtant.
Voyons, ma petite, une femme qui allait partout, qu'on voyait à toutes les premières, la maîtresse de M. Cerfbeer, ne disparaît pas de la circulation sans qu'on jase sur son compte.
MADELEINE
Qu'est-ce qu'on a dit ?
ÉLISE Bien des choses.
MADELEINE Lesquelles ?
MADELEINE I43
ÉLISE On a dit d'abord que vous aviez eu une toquade pour un officier et que vous étiez partie avec lui.
MADELEINE
Comme ça me ressemble !
Ensuite on a parlé d'une affaire de chantage ou vous vous trouviez compromise.
MADELEINE
Du chantage, moi !
ÉLISE
Enfin, au bout de deux ans, quand on ne vous a pas vue revenir, on a questionné Cerfbeer. Mais Cerfbeer est un homme d'affaires : on ne lui fait pas dire ce qu'il ne veut pas. Cerfbeer nous a répondu : « Elle est souffrante ; elle a besoin de repos ; qn'on ne la dérange pas. » Vous comprenez ; dans la bouche de Cerfbeer, c'était grave. Alors, le petit Torry, le neveu du docteur Torry, en revenant de Sainte- Anne, a affirmé qu'il vous y avait vue, avec les histériques, celles qui relèvent leurs jupes par-dessus leur tête...
MADELEINE
Mais c'est affreux, c'est indigne !
ÉLISE
Voilà ce qu'on a dit et ce qu'on ne redira plus, je vous le promets. J'aime la justice avant tout. Il ne faut pas qu'on vous attrape, vous, qui vous êtes sacrifiée
144 MADELEINE
pour votre fille, pendant que Mme Antoine et les autres, auxquelles nous connaissons de grands garçons de vingt ans, se passent toutes leurs fantaisies. Je ne le leur reproche pas ; je n'en ai pas le droit, puisque j'en fais autant qu'elles. Mais ma fille à moi était une exception ; elle n'avait pas dix ans, qu'elle faisait déjà de l'œil aux messieurs. -
Vous vous trompez.
ÉLISE
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
MADELEINE
Adieut Elise ; je vous remercie bien de votre bonne visite.
ÉLISE Adieu, Madeleine.
FIN
Veuve !
Un petit salon tout ce qu'il y a de plus parisien. — Les volets, fermés aux trois quarts, ne laissent pénétrer qu'une faible lumière. — Clotilde, habillée de noir, les traits tirés, songeuse, parcourt des lettres qu'elle vient de recevoir.
CLOTILDE, lisant :
« Ma chère cousine,
« J'ai compris tout de suite que vous aviez une grave raison pour m'écrire et qu'un malheur était arrivé. Je ne me trompais pas. Mon pauvre Adolphe ! Si jeune encore et enlevé en quelques jours !
« Je ne voyais plus mon cousin depuis longtemps, depuis qu'il avait pris ces habitudes mondaines pour lesquelles il n'était pas fait et qui ont bien certainement abrégé sa vie. Mais j'avais gardé de nos années d'enfance et de jeunesse un souvenir toujours présent. Il a bien tenu tout ce qu'il promettait. Il était bon, laborieux, confiant. C'est un honnête homme de moins à une époque où ils sont rares.
« Excusez-moi, ma chère cousine, si je vous fais attendre ma visite. Je ne trouve plus le temps de sortir de chez moi. Je ne m'en plains pas. Qu'est-ce qu'une femme peut faire de mieux que de se consacrer à son mari et à ses enfants ?
« Votre toute dévouée,
« Sophie Martineau. »
CLOTILDE Quelle gale ! C'est une peste que cette Sophie !
Elle prend une autre lettre et la lit.
« Chère madame,
« J'apprends à l'instant, par le petit mot que vous avez bien voulu m'écrire, la mort de cet excellent homme, si justement apprécié de tous ceux qui l'ont connu. Cette triste nouvelle, en reportant mon esprit vers le passé, m'a troublé profondément.
« Il y a huit ans maintenant, lorsque mon mariage m;a imposé des devoirs nouveaux, j'ai dû m'éloigner un peu brusquement de bien des amis qui avaient occupé une grande place dans mon cœur. Depuis, j'ai bien souvent évoqué leur souvenir et je leur suis resté toujours reconnaissant des heures de joie et d'abandon que je leur ai dues.
« Je veux espérer, chère madame, que votre mari vous laisse dans une situation de fortune digne de vous. Ce n'est pas une question que je vous fais ; je ne me la permettrais pas. C'est le vœu d'un homme d'affaires, qui ne l'est devenu que sur le tard, et qui sait que l'argent est un grand consolateur.
« Si je pouvais vous être bon à quelque chose, disposez de moi entièrement. Vous me trouveriez au Crédit Lyonnais, tous les jours, de 3 à 7. C'est là que mes amis sont certains de me rencontrer et qu'ils ont l'habitude de m'adresser leurs lettres.
ss Veuillez, je vous prie, chère madame, avec tous
mes regrets pour celui qui n'est plus, agréer l'hommage de mon dévouement et de mon respect.
« Albert Cerisier,
« Administrateur délégué. »
CLOTILDE
Un coureur!.. Mais il se souvient, c'est quelque chose.
ADÈLE, entrant.
M. Lafont, madame.
CLOTILDE Faites entrer.
LAFONT, toilette sévère, figure de circonstance, allant à elle, tendrement, à mi-voix.
Comment allez-vous ?
CLOTILDE
Bien fatiguée. Et vous ?
LAFONT
Je ne vis plus depuis deux jours. La pensée que vous étiez là, seule, sans une personne qui vous aime, pendant que ce malheureux...
CLOTILDE
Vous êtes bon, je le sais.
LAFONT
J'ai envoyé une couronne, vous l'avez reçue ?
CLOTILDE Oui.
LAFONT Elle est bien ?
CLOTILDE
Très bien, je vous remercie.
LAFONT
A quel moment est-il mort ?
CLOTILDE Vers sept heures.
LAFONT
A-t-il beaucoup souffert ?
CLOTILDE Modérément.
LAFONT
Est-ce qu'il a parlé de moi ?
Oui.
LAFONT
En de bons termes ?
CLOTILDE
En d'excellents termes.
LAFONT
Cher Adolphe ! — Il ne s'est jamais douté de rien ?
CLOTILDE Est-ce qu'on sait !
LAFONT
Qu'est-ce qu'il vous a dit de moi ?
CLOTILDE
Plus tard. Je vous conterai ça un autre jour. Je vais peut-être partir. (Mouvement de Lafont.) J'irai passer un mois chez ma belle-mère.
LAFONT
Seule ?
CLOTILDE
Je ne serai pas seule chez ma belle-mère.
LAFONT Et vos enfants ?
Je voudrais les emmener avec moi. D'un autre côté, ce ne serait peut-être pas sage d'interrompre leurs études.
LAFONT
Restez à Paris. Votre présence peut être nécessaire.
CLOTILDE
Vous croyez ?
LAFONT Certainement.
CLOTILDE
Je verrai. Ma belle-mère arrive ce soir. Nous déciderons cette question ensemble. Est-ce que je vous ai parlé d'une cousine de mon mari, Mme Martineau ? •'
LAFONT Peut-être. Je ne m'en souviens pas. Pourquoi ?
CLOTILDE
J'ai fait la sottise de lui écrire moi-même pour lui annoncer la mort d'Adolphe. Elle vient de me répondre une petite lettre, très sèche, très perfide, où elle me donne à entendre que c'est moi, en menant mon mari dans le monde, qui suis cause de sa mort. Qu'est-ce que nous serions devenus, mon Dieu ! qu'est-ce qu'il aurait fait, mon pauvre mari, avec des relations comme monsieur et madame Martineau ? Si j'ai quelque chose à me reprocher, ce n'est pas ça.
LAFONT
Vous n'avez rien à vous reprocher.
CLOTILDE Taisez-vous.
ADÈLE, entrant.
Voici des lettres pour Madame.
CLOTILDE
Donnez. (Après avoir jeté un coup d'œil sur les lettres.) Celle-ci est d'une personne qui vous est antipathique, je n'ai jamais su pourquoi.
LAFONT
Mme Beaulieu ?
CLOTILDE
Précisément. (Après avoir lu la lettre ; avec un demi-sourire.) Quelle enfant que cette Pauline ! Elle se moque toujours.
LAFONT
Montrez-moi sa lettre, voulez-vous ?
CLOTILDE Jamais.
LAFONT
C'est vrai. Je ne l'aime pas, votre Mme Beaulieu. Je ne peux pas comprendre cet engouement que vous avez pour elle. Vous perdez votre mari, ça la fait rire, et vous l'approuvez.
Je ne l'approuve pas.
LAFONT
Si je m'étais permis, moi, la plaisanterie la plus inoffensive, vous n'auriez pas assez de reproches à me faire.
CLOTILDE
Ce n'est pas la même chose. Pauline ne connaissait pour ainsi dire pas mon mari. Ils se parlaient une fois par ah. Tandis qu'Adolphe et vous, vous étiez liés depuis le collège ; vous ne vous êtes jamais quittés ; Adolphe avait pour vous une affection profonde et il l'a montrée jusqu'à son dernier soupir.
LAFONT
Qu'est-ce qu'il vous a dit de moi ?
CLOTILDE
Vous voulez le savoir ?
LAFONT Certainement. *
CLOTILDE
Soit. Mon mari, à peu près une heure avant de
mourir, s'est trouvé beaucoup mieux ; il ne souffrait plus. Il m'a pris les mains, m'a parlé de ses affaires, de l'argent que nous avions et que je trouverais quand il n'y serait plus. Il était très touchant, Adolphe, dans ce moment-là ; oh ! très touchant, il n'y a pas à -dire. Il m'a regardée et il a ajouté : « Tu vas te trouver dans une situation délicate avec tous tes besoins et deux enfants à élever. Remarie-toi, ce sera plus sage. Tu t'entends très bien avec Lafont. C'est un homme de cœur et un garçon intelligent. Si la pensée lui venait de t'épouser, il faudrait accepter. »
LAFONT
Il a dit cela ?
CLOTILDE
Je vous répète ses paroles textuellement.
LAFONT
C'est drôle. Je croyais que ces choses-là ne se .passaient que dans les comédies.
CLOTILDE
Tranquillisez-vous, mon ami. Je ne suivrai pas le conseil d'Adolphe. Je ne pense pas une minute à me Temarier. (Adèle entre.) Qu'est-ce qu'il y a, Adèle?
ADÈLE
On vient d'apporter une couronne de la part de M.
Simpson. (Mouvement de Laront.) CLOTILDE C'est bien. Portez-la avec les autres.
LAFONT Vous voyez donc toujours ce monsieur ?
CLOTILDE Je vous ai dit mille fois le contraire.
LAFONT De quoi se mêle-t-il alors ?
Adèle se sera trompée. C'est Mmc Simpson qui
envoie cette couronne Elle a peut-être chargé son,
fils de s'en occuper à sa place... Pas de scène, n'est-ce pas, pensez un peu au jour où nous sommes. Vous viendrez me voir demain, après la cérémonie ?
LAFONT Certainement.
CLOTILDE
C'est bien. Il faut me quitter maintenant.
fc LAFONT
Déjà ?
CLOTILDE
Oui, déjà. Les visites vont arriver d'un instant à. l'autre ; je ne veux pas qu'on vous trouve installé chez moi.
LAFONT
Vous avez raison, (il se lève et lui donne la main ; avec:
émotion.) Est-ce que je peux le voir ?
CLOTILDE Si vous le voulez. Tenez, passez par ici.
LA FONT, arrivé à la porte.
A demain !
A demain, (il entre dans la chambre mortuaire.) A choisir... entre mon mari et lui... c'est peut-être lui que j'aurais préféré perdre.
Elle prend une autre lettre et la lit.
« Madame,
« Habitant la même maison que vous, je pense que mon nom ne vous est pas inconnu. Cependant, je ne me serais pas crue autorisée à vous écrire, si nous n'étions désormais attachées l'une à l'autre par la conformité de notre situation et de notre malheur.
« Vous êtes veuve, madame, je le suis aussi. Vous adoriez votre mari et le mien était tout pour moi. Le baron Formichel n'avait que des qualités et pas un défaut. J'ai connu avec lui toutes les joies de ce monde et je les ai toutes repoussées, après l'avoir perdu. Il y aura bientôt vingt-sept ans que mon mari est mort, sans que j'aie cessé un instant de chérir et de respecter sa mémoire.
« Si vous le voulez bien, madame, je monterai vous prendre un jour de la semaine prochaine et nous irons nous prosterner ensemble" devant Dieu. Les secours de la religion sont bien puissants en pareil cas ; c'est elle qui m'a donné la force de vivre, de
m'immoler, de vaincre ma chair, en attendant que le baron et moi nous soyons réunis pour l'éternité. « Permettez-moi, madame, de me dire votre amie.
Rose-Christiane- Adélaïde, Baronne Formichel. »
C'est la folle.
FIN
Le Domino à quatre
An café de V Alliance . — Un coin réservé.
BROCHETON, un homme énoi me ; il est assis sur le bord de la banquette ; il a son chapeau sur la tête ; il porte un binocle retenu par un cordon ; il lit le Temps, le Bulletin commercial, avec un intérêt passionné; son absinthe se fait. A sa gauche, sur la banquette également, ALBANÈS, chauve, droit? sec, la moustache et la barbiche roussâtres ; il a un verre de lait devant lui. Sur un siège, leur faisant vis à vis, SAVARY, grisonnant, rondelet, molasson, la nullité même ; sa consomma* tion ordinaire est un bock, jamais plus d'un.
SAVARY, jouant avec sa montre.
Cinq heures vingt... M. Blanchard n'arrive pas... On ne peut plus compter sur M. Blanchard maintenant... C'est moi, si j'étais dans cet état-là, qui renoncerais au domino... (à Albar.es.) Comment le trouvezvous, M. Blanchard ?
ALBANÈS
Eh ! eh ! Je l'ai connu plus solide que ça.
SAVARY
Je crois qu'il file un mauvais coton.
ALBANÈS C'est bien possible.
SAVARY
Nous pourrions commencer sans lui.
ALBANÈS
Un peu de patience, M. Savary, un peu de patience. Laissons M. Brocheton finir son journal.
BROCHETON. jetant le journal.
Ce n'est pas moi que vous attendez, messieurs, c'est M. Blanchard que nous attendons. Ah ! Il est bien mal ce pauvre monsieur Blanchard, bien mal. J'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.
SAVARY
Qu'est-ce qu'il a décidément ?
BROCHETON
C'est un homme fini, voilà ce qu'il a. Quand il n'y a plus d'huile dans la lampe...
ALBANÈS 11 se drogue trop.
BROCHETON
C'est très joli, les femmes, c'est coquet, c'est gracieux, ce sont des petits lutins très affriolants, mais il ne faut pas en abuser. M. Blanchard en a abusé.
ALBANÈS Il se drogue trop.
SAVARY
Vous croyez, M. Brocheton, que ce sont les femmes...
BROCHETON
Je sais ce que je dis. Je suis renseigné depuis longtemps sur les faits et gestes de mons. Blanchard.
ALBANÈS Il se drogue trop.
BROCHETON
11 se drogue trop, vous avez raison. Mais pourquoi M. Blanchard se drogue-t-il ? Parce qu'il se rend compte de sa situation, et qu'il essaie de tous les remèdes, les uns après les autres. (Tirant sa montre.) Cinq heures et demie. Commençons, messieurs. Nous avons attendu M. Blanchard une demi-heure ; nous sommes autorisés à croire qu'il aura été retenu.
(Us remuent fiévreusement les dominos et ils tirent.)
BROCHETON
C'est à vous la pose, Savary.
(Un temps.) SAVARY, posant.
Double-cinq.
ALBANÈS
Allez, je n'ai pas de cinq.
BROCHETON
Vous n'avez pas de cinq. M. Albanès n'a pas de cinq, c'est toujours bon à savoir. (Posant.) Cinq et quatre.
SAVARY, posant.
Cinq et six.
ALBANÈS
Je n'ai ni cinq ni six.
BROCHETON
Permettez, messieurs, je demande à réfléchir. M. Albanès n'a ni cinq ni six. Il y a un coup. Faut-il le faire ou ne pas le faire ? That is the question.
{Il se consulte.)
ALBANÈS
Voilà M. Blanchard.
BROCHETON, posant.
Six partout.
SAVARY Allez.
ALBANÈS Allez.
BROCHETON
Je pose le double-six et j'abats. Comptons.
BLANCHARD, pâle, défait, englouti dans ses vêtements ; il s'est traîné jusqu'à la table et se laisse tomber sur un siège.
Ah ! mes amis, j'ai bien cru que vous ne me reverriez plus.
BROCHETON
Une minute, M. Blanchard. — Qui est-ce qui marque ?
SAVARY
C'est M. Albanès qui marque. Vous avez eu tort de fermer.
BROCHETON, à Albanès.
J'ai travaillé pour vous.
ALBANÈS Je vous en remercie.
SAVARY
M. Brotheton a fait une faute ; il ne fallait par fermer.
BROCHETON Pourquoi ?
SAVARY
M. Albanès renonçait aux six et aux cinq ; vous deviez penser qu'il n'avait rien dans la main .
BROCHETON
Je joue mon jeu. que diable, je ne suis pas tenu de
jouer le vôtre. (Se retournant vers Blanchard.) Ça ne va
donc pas ?
Je viens de faire une chute dans mon escalier; il ne me manquait plus que ça pour me remettre.
BROCHETON Reposez-vous.
SAVARY Et ne parlez pas.
ALBANÈS
Vous entrerez plus tard.
BLANCHARD
Je suis là maintenant ; j'aime mieux jouer que de vous regarder.
l66 LE DOMINO A QUATRE
BROCHETON Comme M. Blanchard voudra, messieurs.
(Ils remuent fiévreusement les dominos et ils tirent.)
LE GARÇON, s'approchant.
Qu'est-ce qu'il faut vous servir, M. Blanchard ? Une absinthe?
BLANCHARD
Une absinthe î Vous voulez donc me tuer tout de suite ?
LE GARÇON
Désirez-vous un quina ?
BLANCHARD Le quinquina me fait mal, je ne le digère pas.
LE GARÇON Prenez un verre de lait comme M. Albanès.
BLANCHARD
Je ne peux plus le voir, le lait. Donnez-moi... donnez-moi... ce sont toutes vos saletés qui m'ont perdu l'estomac... donnez-moi... une gomme.
(La partie recommence.)
Un mois après.
ALBANÈS, SAVARY.
SAVARY
Qu'est-ce que vous préférez, M. Albanès?
ALBANÈS
Je ferai ce qu'on voudra.
SAVARY
Il faut se décider pourtant. Jouons-nous ou ne jouons-nous pas?
ALBANÈS
Un peu de patience. Attendons M. Blanchard.
SAVARY
M. Blanchard ne viendra pas.
ALBANÈS Il vous l'a dit ?
SAVARY
Il n'avait pas besoin de me le dire. Il m'a suffi de le voir à l'enterrement de M. Brocheton. 11 ne tenait plus sur ses jambes.
ALBANÈS Il se drogue trop.
SAVARY
Il n'en a plus pour bien longtemps à se droguer.
ALBANÈS
J'ai trouvé l'enterrement de M. Brocheton très-bien. Et vous ?
SAVARY Très bien. M. Brocheton n'était pas le premier venu. C'était un courtier très considéré sur la place de Paris.
ALBANÈS
La famille paraissait consternée.
l68 LE DOMINO A QUATRE
SAVARY
Il ne voyait plus sa famille. Elle a bien fait de venir, c'était son devoir ; mais elle n'héritera pas. (bas.) M. Brocheton avait deux enfants d'une personne qui le servait depuis longtemps.
ALBANÈS
C'était un homme très régulier?
SAVARY
Tout ce qu'il y a de plus régulier. A part ses affaires et sa partie de domino, il ne sortait jamais de chez lui.
ALBANÈS
Voilà M. Blanchard.
SAVARY Quelle figure il a, je vous le demande?
BLANCHARD, même état et même entrée que précédemment.
Bonjour, messieurs... Laissez-moi souffler un instant... J'étouffe dès que je parle... (Au garçon.) Allezvous-en. Je ne peux pas vous répondre en ce moment, vous le voyez bien... Ce pauvre monsieur Brocheton ! ... C'est comme ça les maladies de cœur ; on se croit guéri et on ne Test pas ; on n'en réchappe jamais... Comment êtes-vous, Savary ?
SAVARY
Très bien.
BLANCHARD
Vous êtes allé jusqu'au cimetière ?
SAVARY Oui.
BLANCHARD
Vous avez eu tort. Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
SAVARY
Qu'est-ce que vous m'avez dit ?
BLANCHARD
Je vous avais dit de vous faire frictionner en rentrant chez vous et d'avaler des grogs chauds. Vous avez la grippe. (Savary hausse les épaules.) Vous l'aurez demain, c'est la même chose.
ALBANÈS
C'est un véritable médecin que M. Blanchard.
SAVARY
Je sais bien ce qui va me remettre ; une bonne partie de dominos.
BLANCHARD
Vous croyez que le domino est bon pour la grippe, comme vous voudrez. Je suis à vous, messieurs.
(La partie recommence.)
Huit jours après.
BLANCHARD, seul.
LE GARÇON Voici votre gomme, M. JBlanchard.
BLANCHARD
Merci, mon ami. Avez-vous vu M. Albanès? LE GARÇON
Non, M. Blanchard. Ces messieurs ne sont pas encore arrivés.
BLANCHARD, le regardant.
Ces messieurs ! Il ne faut plus attendre M. Savary.
LE GARÇON Pourquoi?
Nous l'avons enterré ce matin.
LE GARÇON
C'est vrai ? Et de quoi est-il mort ?
BLANCHARD D'une grippe.
LE GARÇON
D'une grippe ! Pas davantage !
BLANCHARD D'une grippe qui n'a pas été prise à temps.
LE GARÇON
Il a été enlevé à la vapeur, celui-là. Et vous, M. Blanchard, vous trouvez-vous un peu mieux?
BLANCHARD Je ne vais pas plus mal.
LE GARÇON
Vous vous cramponnez.
BLANCHARD Je me défends.
LE GARÇON
Ce ne sont pas toujours les plus malades qui s'en vont les premiers, c'est le cas de le dire.
BLANCHARD Voilà M. Albanès.
LE GARÇON Je vais lui chercher son lait.
ALBANÈS
Vous êtes là depuis longtemps ?
BLANCHARD
Depuis quelques minutes.
ALBANÈS
Je n'étais pas bien certain de vous trouver.
BLANCHARD
Je n'aurais pas voulu vous laisser seul. Eh bien, M. Albanès, croyez-vous maintenant à la médecine?
ALBANÈS
C'est pour M. Savary que vous dites ça.
BLANCHARD
Une grippe, une méchante grippe, qui aurait cédé en vingt-quatre heures !
ALBANES
M. Savary serait mort trois mois plus tard, voilà toute la différence. Il se minait intérieurement, M. Savary ; il était miné, miné.
BLANCHARD
Est-ce que ses affaires. . .
ALBAXÈS
Ses affaires marchaient très bien. (Bas.) M. Savary avait des chagrins de ménage.
Sa femme...
ALBANÈS Oui, sa femme...
BLANCHARD Elle le trompait?
ALBANÈS
Ouvertement. Il lui avait pardonné, plusieurs fois.
BLANCHARD
Je me serais vengé à sa place.
ALBANÈS Comment ?
BLANCHARD
En ayant des maîtresses.
ALBANÈS
Qu'est-ce qu'il y aurait gagné? D'être trompé d'un autre côté? Il n'y a rien à faire, voyez-vous. Un homme ne peut plus être heureux quand il est cocu.
BLANCHARD
Faisons-nous une partie ?
ALBANÈS Si vous le voulez.
(La partie recommence.)
Trois mois après.
Premiers jours de Printemps. — Devant le café de l'Alliance.
BLANCHARD, élégant et guilleret, une fleur à la boutonnière; il va et vient ; il s'arrête devant un kiosque et regarde les caricatures en riant bruyamment.
UN PASSANT Bonjour, Blanchard.
BLANCHARD, avec animation.
Bonjour, cher ami. Comment êtes-vous ?
LE PASSANT Très bien. Et vous ?
BLANCHARD
Parfaitement. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu.
LE PASSANT
Un siècle, non, mais plus d'une année.
BLANCHARD
Qu'est-ce que vous avez fait?
LE PASSANT J'ai voyagé.
BLANCHARD Loin ?
LE PASSANT
Loin. En Afrique.
BLANCHARD Monsieur est explorateur ?
LE PASSANT Ne riez pas. J'ai vu de drôles de pays et des choses
bien curieuses. (Lui montrant le café de l'Alliance.) Entrons là, voulez-vous, nous causerons un instant.
BLANCHARD
Moi, entrer là? Vous ne me feriez pas entrer là pour un empire !
LE PASSANT
Diable ! Qu'est-ce qui vous est donc arrivé?
BLANCHARD, se plantant devant lui.
Comment me trouvez-vous ?
LE PASSANT Superbe !
BLANCHARD
Est-ce que j'ai l'air d'un homme fini ?
LE PASSANT
Vous avez vingt ans.
BLANCHARD
Eh bien, mon cher, pendant que vous étiez en Afrique, à chasser le tigre et la panthère, j'ai failli crever tout simplement.
LE PASSANT
Bah ! qu'est-ce que vous avez eu ?
Celui qui me le dirait me ferait plaisir.
LE PASSANT Une gastralgie?
BLANCHARD Non.
LE PASSANT Le diabète?
BLANCHARD Non.
LE PASSANT
Une décomposition du sang ?
BLANCHARD Non.
LE PASSANT
Qu'est-ce que vous avez fait ?
BLANCHARD Tout.
LE PASSANT
De l'hydrothérapie.
BLANCHARD D'abord.
LE PASSANT De l'électricité.
BLANCHARD
Bien entendu. J'ai fait jusqu'à du magnétisme; j'ai consulté des esprits, (ils rient.)
LE PASSANT
Je ne vois pas ce que le café de l'Alliance...
BLANCHARD
Attendez. Nous étions quatre amis, amis c'est peutêtre beaucoup dire, qui venions là, tous les soirs, à cinq heures, faire une partie de domino. Est-ce le domino qui exige beaucoup d'attention ; est-ce cette atmosphère d'alcool et de tabac; sont-ce toutes ces mauvaises boissons qu'on avale et qui m'ont rendu malade, bref, je me suis échappé de ce lazaret, on ne m'y fera plus remettre les pieds.
LE PASSANT
Et vos amis, que sont-ils devenus ?
BLANCHARD
Ils sont morts.
LE PASSANT Tous les trois ?
BLANCHARD
Tous les trois. J'ai enterré le dernier cette semaine. Un homme bien curieux ! Il ne croyait à rien, ni à la politique, ni à la médecine, ni aux fem-
mes ; il détestait les animaux ; il a laissé tout ce qu'il avait à un petit groom qui faisait son ménage et sa cuisine.
LE PASSANT
Je comprends, si vous avez perdu tant de monde à r Alliance, que vous ne soyez pas tenté d'y revenir. Allons plus loin. Allons chez Williams.
BLANCHARD, tirant sa montre.
Pas aujourd'hui. Une autre fois, quand j'aurai le plaisir de vous rencontrer. Je vous demarrde pardon, mais je vais être obligé de vous quitter. (Bas, à l'oreille.) J'attends une femme !
FIN
Une Exécution
A la gare dune petite ville.