SCÈNE PREMIERE LE BARON, MADAME DE LA ROSERAYE
Au lever du rideau, le baron est seul et regarde autour de lui avec étonnement.
MADAME DE LA ROSERAYE, entrant.
Asseyez-vous, monsieur le baron, et reposez-vous un instant; je sais que mon mari ne tardera pas à rentrer.
LE BARON
Vous avez donc déménagé, ma chère madame ?
MADAME DE LA ROSERAYE
Déménagé, non.
LE BARON
D'où vient que je ne me retrouve plus chez vous ?
MADAME DE LA ROSERAVE
Je vois ce qui vous trompe. M. de la Roseraye a fait dernièrement de ce salon son cabinet. Il était trop dérangé dans l'autre. Il peut maintenant avec
Cette porte (elle montre la seconde porte.) aller, venir,
recevoir, ne pas recevoir, s'occuper de lui d'abord.
LE BARON
A merveille ! (A part.) Il me semblait bien que j'avais pris ma route habituelle pour venir ici.
MADAME DE LA ROSERAVE
Avez-vous été satisfait de votre santé, monsieur le baron, depuis votre dernière visite ?
LE BARON
Il n'y a plus que vous, ma bonne madame, qui me donniez encore mon titre de baron, auquel je n'ai jamais attaché de prix, vous le savez. La grandeur qui se transmet m'a toujours paru peu de chose auprès de celle qui se conquiert, et j'en fais très humblement la différence, ayant dédaigné Tune sans pouvoir obtenir l'autre. Ma santé est excellente. Mes forces restent invariablement les mêmes. L'immensité de mes travaux et la haine de mes ennemis n'ont pu les vaincre, et aujourd'hui où je ne suis plus, pour ainsi dire, de ce monde, elles résistent encore à une dissolution prochaine.
MADAME DE LA ROSERAVE
Je ne sais si vous pensez comme moi, mais on me proposerait de recommencer la vie, je dirais : non, tant elle contient de fatigues et de peines.