ACTE PREMIER
LE BARON
Bonne chère madame, vous me parlez de vos peines, en avez-vous connu de bien véritables et le bonheur ne fait-il pas partie de la perfection de votre sexe ? Quelle est la femme qui ne garde au moins le souvenir de ses vingt premières années ? Les protections naturelles de l'enfance vous ont-elles failli ? Non. Soins et caresses, le plaisir du nviroir et la joie du bal, vous avez aimé tout cela.
MADAME DE LA ROSERAVE
Il est vrai. Le temps que vous rappelez est le meilleur pour nous autres femmes et celui que nous abrégeons le plus volontiers.
LE BARON
Vous avez été mariée à un homme supérieur en tout, par les grâces de sa personne comme par les qualités de son esprit ; union charmante, digne de vous, digne de lui, dont les charges ont été si légères que vous les avez même ignorées. Le refus d'une parure ou la coqueluche de votre enfant, voilà quelles ont été vos douleurs.
MADAME DE LA ROSERAYE
Ma fille a passé l'âge des coqueluches, monsieur le baron, c'est une demoiselle à marier. L'avenir de' nos enfants nous préoccupe quelquefois plus que leur santé. Et puis vous oubliez les êtres qui nous ont le plus aimé et dont on pleure éternellement la perte.
Oui, votre observation est juste. La mort a été de tout temps un sujet de pensées mélancoliques. Lesexplications que donne la science de cet état fort admissible ne nous satisfont pas entièrement. Admirons pourtant la nature...
MADAME DE LA ROSERAVE
Voulez-vous vous interrompre et répondre à ma question ? Votre neveu, le comte de Rivailles, nous a été présenté dernièrement, le voyez-vous quelquefois ?
LE BARON
Je ne vois plus personne et mon neveu pas plus qu'un autre. M. de Rivailles m'a oublié, il a bien fait, nous n'étions pas des gens à nous entendre. Il réunit à mes yeux deux types que je déteste, le gentilhomme sans mérite et le soldat sans moralité. Estce un esprit fort? Pas même ! Des opinions de parade, qu'il a juré de défendre aveuglément pour conserver à son blason un air de vieille monarchie. Patricien dédaigneux et inhumain, débauché vulgaire, joueur ridicule, il mettra cent mille francs sur une carte et ne donnerait pas un sou pour une fondation philanthropique. — Vous m'avez interrompu, ma chère madame, au moment où nous parlions de vous. Ai-je été jeune, moi ? Quelques fantaisies, satisfaites à la hâte et aussitôt dédaignées, est-ce là tout ce que contient l'âge d'or de la vie ? Ai-je été riche ? Le patrimoine que mes ancêtres avaient mis cinq cents ans à établir, l'ai-je employé magnifiquement dans les