SCÈNE V
HÉLÈNE
Oui, je veux le voir, échapper un instant aux inquiétudes misérables, aux remontrances vulgaires. Suis-je donc une enfant et faut-il tant d'années et d'expérience pour juger la vie ? Je sais ce qu'elle est, la vie ! Des satisfactions sans éclat, des devoirs sans grandeur; une combinaison terre à terre d'où l'on a exclu la liberté et la passion ! Ah ! être libre ! libre !
Que je souffre depuis que je l'aime ! Que d'agitations énervantes ! Que de réflexions audacieuses ! Où sont mes innocentes rêveries d'autrefois, que je pouvais écrire chaque jour sans crainte qu'on les surprît ? On me trouvait déjà la tête trop vive, une imagination désordonnée ; mais mes entretiens avec moimême ne dépassaient pas la mesure des confidences permises ; je ne songeais guère alors à me révolter du train de ce monde ; je ne demandais à l'avenir
qu'une habitation exceptionnelle pour y mener la destinée commune.
Le repos de ma vie entière est engagé maintenant dans une aventure d'un jour. Celui que j'ai accueilli comme un maître se lassera bientôt d'une domination incomplète et j'aurai perdu son respect sans m'attacher sa tendresse. Il me reprochera d'avoir abandonné mon cœur, il me reprochera d'avoir défendu ma personne ; mais quelle est donc la jeune fille qui oserait recevoir dans ses bras un autre homme que son mari ?
Viens, viens, mon gentilhomme, mon guerrier, j'oublie en te voyant toutes les larmes que tu me coûtes. Viens vite, que j'admire un instant ta personne hautaine ; que j'entende encore ta voix brève et dédaigneuse ; apporte dans ma prison des paroles de liberté, des chants de révolte. Que je t'envie, homme heureux, si supérieur aux autres hommes, tu ne connais ni leurs scrupules, ni leurs faiblesses. Tu as rapporté sur nos chemins paisibles tes habitudes de champ de bataille, et tu soumets la vie aussi audacieusement que tu as bravé la mort.