ACTE DEUXIEME
mots ma situation est celle-ci : je suis en pourparlers pour une magnifique affaire, une opération considérable, mais qui exige une avance de fonds que je n'ai pas. Je me retirerais bien volontiers, sans le mauvais état de ma fortune et la nécessité où je me trouve de frapper un grand coup. Je ne vous cache rien, vous le voyez. Ne seriez-vous pas disposé, monsieur le comte, à venir à mon secours, tout en vous préparant pour vous-même d'assez jolis avantages ? C'est cent mille francs environ qui me sont nécessaires, et vous fallût-il les prendre sur vos terres où ils ne vous rapportent qu'un et demi, deux au plus, vous auriez alors cette somme placée dans une entreprise industrielle, qui vous donnerait vingt et vingt-cinq pour cent de votre argent.
LE COMTE
Est-ce tout, monsieur ? Vous me forcez à vous dire qu'en recherchant l'honneur d'être présenté à Mme et à M le de la Roseraye, je ne pensais pas que mes visites ici amèneraient de vous à moi des rapports un peu trop familiers. Je ne mets pas d'argent dans vos affaires.
DE LA ROSERAYE
C'est votre dernier mot ?
LE COMTE
Bonjour, monsieur.
DE LA ROSERAYE
Restez, monsieur le comte, et écoutez-moi avec pitié. Je vous ai menti. Cette opération dont je vous
2l6 MICHEL PAUPER
parlais n'existe pas. La vérité, l'affreuse vérité, la voici tout entière. Je vais être poursuivi, arrêté, condamné. Après quinze années de travail et de lutte, après des prodiges d'activité et d'intelligence, je me suis trouvé un jour sans argent dans ma caisse et sans appui dans mon entourage. J'ai perdu la tête; j'ai oublié toutes les règles, toutes les lois, jusqu'à contrefaire une signature ; j'ai négocié des lettres de change dont la fausseté vient d'être découverte. J'implore votre indulgence et votre générosité. A l'heurequ'il est, je puis encore, en désintéressant la question d'argent, étouffer la honte de cette affaire. Sauvezmoi, il faut que vous me sauviez, sauvez-moi.
LE COMTE
Assez, monsieur, assez ! Il y aurait beaucoup de choses à vous répondre, mais je ne suis pas un prédicateur, je suis un soldat, et votre histoire m'en rappelle une autre dont vous pourrez faire votre profit. J'avais dans mon régiment un jeune fourrier d'une vingtaine d'années, joli comme un cœur et prodigue comme un prétendant. Les vieux de la vieille se scandalisaient bien un peu de ses dépenses, mais on était indulgent pour lui et on pensait que les femmes ne le laissaient manquer de rien. Un jour, au moment où il était attendu chez le capitaine pour rendre ses comptes, on entendit une détonation dans sa chambre. Ce gamin-là s'était fait sauter la cervelle.
DE LA ROSERAVE, tirant un pistolet de sa poche.
J'y avais pensé, monsieur, avant que vous m'en donniez le conseil.