ACTE PREMIER
DE LA ROUVRE
Il n'en a pas le droit, madame.
EMMA Taisez-vous.
DE LA ROUVRE
Non, madame, il n'en a pas le droit. Je le lui dirais à lui-même, en face du monde entier. La conduite immorale de M. de Sainte-Croix n'est pas seulement une atteinte au contrat qu'il a signé avec vous ; elle viole les lois éternelles qui ont placé le respect de l'amour dans la fidélité des partenaires.
EMMA
N'allez pas plus loin. Il a été convenu que nous ne parlerions jamais de mon mari.
DE LA ROUVRE
Oui, madame, quand je vous croyais séparée pour toujours.
EMMA
Ne me fâchez pas, ou je vous renverrais cette fois tout de bon.
DE LA ROUVRE
Soit! Laissons M. de Sainte-Croix pour atteindre plus haut que lui. Périsse cette loi française, absurde et implacable, qui pose sur le mariage un sceau indestructible, où sont gravées maintenant, auprès des dispositions du Code, plus de farces et de gravelures que n'en contient TArétin. A Rome, madame, dont je vous parlais tout à l'heure, le divorce était autori-
sé. Il l'est encore de nos jours, en Angleterre, en> Allemagne, en Suisse, dans tous les pays protestants, où la foi religieuse ne combat pas les réformes sociales. Notez ce point que la séparation, telle que les tribunaux la prononcent et que nos mœurs l'autorisent, est pire mille fois que le divorce. Considérez encore que là où le mariage est révocable, le divorce est pourtant très rare et l'adultère inconnu. Périsse cette loi mauvaise qui lie à jamais des unions impossibles et jette l'un contre l'autre deux êtres qu'elle a rivés ensemble ! Périsse cette loi mauvaise qui n'a pas de châtiment pour le déserteur et abandonne le porte-drapeau ! Périsse cette loi mauvaise enfin, qui, établissant une règle sociale au-dessus des prescriptions divines, vous jette aujourd'hui, madame, après un isolement héroïque , dans un rapprochement monstrueux.
EMMA
Prenez garde à ce que vous dites et modérez-vous. DE LA ROUVRE
Je suis calme, madame, très calme, et je vais vous le prouver. Victime d'un mariage déplorable et d'une loi plus déplorable encore, vous flottez aujourd'hui, vous flotterez demain, vous flotterez toujours, comme une barque en détresse que la vague ne ramènera plus au port. Le devoir abstrait vous convie et vous tente, espèce de dieu Moloch qui dévore ses sacrificateurs ; vous lui demandez des compensations improportionnées à ses exigences. Le monde vous fait peur avec ses anathèmes, anathèmes de petite vie et de