‹ Théâtre completChapitre 228 sur 235 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

EMMA

Vous ne voyez donc pas que mon mari est jugé définitivement et que nous touchons à une séparation.

MADAME DE SAINTE-CROIX

Voici la seconde fois que vous prononcez ce mot ; il a besoin qu'on s'y habitue, n'est-ce pas ? Je devine maintenant ce que votre lettre renferme, avec quelques réflexions désobligeantes pour moi, sans doute. Vous me jugez depuis longtemps un cerveau vide, un bien petit esprit, la mère de mon fils enfin. Je suis une personne raisonnable, ni plus ni moins, et je vais vous le montrer. La séparation, ma chère Emma, si elle était sans inconvénients, serait beaucoup trop commode, et toutes les femmes lèveraient la main pour la demander. Par malheur, le mari... qui n'est rien dans le mariage, est tout dans la séparation. Que ferez-vous sans le vôtre ? Naturellement, votre tenue restera digne, votre conduite irréprochable, et alors vous aurez échangé une maison vivante pour un intérieur inanimé, où vous périrez de tristesse, de misanthropie et de consomption. On viendra vous voir ? N'y comptez pas. Quelques hommes seulement. Vous serez reçue encore dans le monde, mais vous n'y paraîtrez plus qu'avec embarras, exposée aux déclarations les plus blessantes, poursuivie par les soupçons et les railleries. Est-ce. cette vie-là qui vous tente, j'écarte celle où vous pourriez être entraînée.

EMMA Dites.

Un jour viendrait peut-être, ma chère Emma, où vous remplaceriez votre mari par un compagnon, et, dans cette association peu respectable, vous retrouveriez vos désenchantements d'autrefois, les mêmes peines et les mêmes déboires. Mais vous auriez perdu le droit de vous plaindre, ce qui est quelque chose ; le respect du monde, ce qui est beaucoup ; et le contentement de soi-même, qui remplace bien d'autres satisfactions. Vous voyez que je n'exagère rien et que je m'arrête encore à temps.

EMMA

Finissez je vous prie, pour mon instruction.

MADAME DE SAINTE-CROIX

Non. Une femme comme vous serait à l'abri des catastrophes extrêmes. Et cependant, ma chère Emma, où sont tombées tant d'autres entraînées par la première chute ! Un jour, elles ont manqué de forces ; la conscience leur a failli. Un bond les a précipitées dans cette vie du cœur, pleine de surprises passagères et d'expériences malheureuses, où le cœur se perd à son tour, et où l'ombre de la passion ne recouvre plus bientôt que du libertinage. Pauvres créatures qui avaient un toit, des alliés, une situation, et qui ont tout quitté pour une indépendance chimérique, plus ballottées que des esclaves, plus honnies que des femmes ivres. Je vous le répète, ma chère Emma, je ne craindrais jamais que rien de semblable vous arrivât ; mais une fois le pied hors du mariage, on est dans le foyer épidémique.

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