‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 113 sur 114 · SCÈNE V ROSETTE, ADRIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE V ROSETTE, ADRIENNE

ROSETTE, accourant du côté où est sorti M. Stearford.

Qu'est-ce qu'il y a ? Tu deviens enragée ?...

ADRIENNE, jetant un dernier coussin.

Que je suis bête ! Que je suis bête !

ROSETTE

Ça n'a pas marché, hein ?... Je viens de le voir sortir... Ma pauvre Adrienne...

ADRIENNE, effondrée dans le canapé.

Oh ! laisse-moi !... laisse-moi... je t'en prie !... C'est à mordre !... C'est à hurler... d'insanité ! Ah ! quel moment je viens de passer !...

Elle met les mains sur son visage.

ROSETTE

Je ne te demande rien... je devine... Mais bast I... Si tu savais le peu d'importance de ces petites choses sur la conscience !

ADRIENNE

Qu'est-ce qu'il a dû croire, ce crétin !... Moi qui étais si belle !... si propre !... si intacte !... Brrr !... Tout ce beau rêve fou de deux jours qui aboutit à ça... à cette proposition louche de fille qu'on refuse dans un couloir !

ROSETTE

Bon Dieu, dirait-on pas !... Je t'avais prévenue... C'était couru... Le choc de vos deux races... Ces Anglais !... Il ne t'a pas refusée... Il a dû fuir comme un boy épouvanté... Ah ! évidemment, il ne soupçonnera jamais tout ce qu'il t'a inspiré l'imbécile au veston bleu !...

Toute la folie de mon désir m'apparait maintenant en une seconde... Qu'est-ce que je viens de faire ?... Il me semble que je n'oserai jamais plus me regarder devant une glace... que ça se verra toujours...

ROSETTE, les bras levés.

Eh bien, merci !... Si ces choses-là se voyaient toujours, nous serions fraîches ! Voyons donc, tu t'es cassé les ailes ? Eh bien, après ?... Il faut avoir plus d'orgueil que cela ! Pas de réaction !... Jamais de réaction !... Vois-tu, grande ignorante, nous sommes toujours les dupes de l'illusion et de notre profession à nous, qui est l'amour... C'est même pour cela qu'on a inventé le mariage... pour nous limiter. Sans quoi !... Seulement, il ne faut pas voyager, parce que, alors... c'est les vacances, la liberté et l'instinct qui nous remportent comme de petites pailles... Une fois rentrée chez toi à Paris, tu oublieras tout ça... comme les autres... On ne s'en porte pas plus mal, va !... Chacun a dans son souvenir des minutes de ce genre... Si l'on savait! c'est les ailes brisées de tout le monde... et, au fond, on est toujours seul.

ADRIENNE

Ah ! oui, quelles solitudes que nos désirs !

LA VOIX DU MARI, dehors.

Adrienne !

ROSETTE

Tiens, c'est la voix de ton mari, de ton cher gros mari, qui arrive en fumant... son bon cigare... bien blond... (Elle rit.) Le blond, la couleur exécrée !... Allons... ris aussi... Un peu d'orgueil, sapristi ! Il faut rire de bon cœur, je t'assure... ce n'est que risible...

ADRIENNE, relevant la tête prudemment comme si elle sortait d'une cachette.

Tu crois ?

ROSETTE

Mais parfaitement... Et aïe donc !...

ADRIENNE, dans un soupir^ plus de regret que de soulagement.

Que c'est bête tout de même ! que c'est bête !... Ah !... à côté de quoi est-il passé le petit animal?...

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