SCÈNE IV ADRIENNE, L'ANGLAIS
L'Anglais arrange les cartes sur la table. De temps à autre, il relève la tête et sourit. Il a le veston bleu... et des brodequins vernis. Adrienne pousse un gros soupir. Il tient la tête baissée sur les cartes. Adrienne le regarde dans un soupir.
Allons, c'est le moment !... Voici la cause... la cause... ô mon âme !... (V Anglais lui tend le jeu.) Non, non, faites la réussite vous-même... Oui... moi, je fais un souhait... un souhait...
l'anglais, répétant.
Souhait ? Oh ! oui... oui...
// rit d''une façon disproportionnée, ADRIENNE, à elle-même , tapant la table du bout des doigts.
Il n'y a pas, il faut que je lui dise... Nous ne retrouverons peut-être jamais cette occasion d'être ensemble. Gomment vais-je m'y prendre, mon Dieu ? J'ai la tête qui tourne et le coeur qui saute.
l'anglais, lui tendant aimablement les cartes et se mettant lentement à édifier sa réussite.
Coupa...
ADRIENNE
Non, pas coupa... Coupez... pez...
l'anglais, éclatant de rire.
Oh ! oui !... oui !... coupez !... pez !... ADRIENNE, dans les dents.
Il n'y a pas de quoi rire, va I... Sa main qui
m'a touchée... (A V Anglais^ en repassant les cartes.} Non... regardez... 9, 10, 20... là... Ah ! je ne sais plus ce que je dis... Qu'est-ce que ça peut bien me faire ?... 10... 15... 20... tiens, vas-y I... vas-y!... (Elle se rejette en arrière et le contemple les mains croisées.) Et ça l'intéresse prodigieusement, lui ! Il ne pense qu'à ça... Est-il heureux ?... Comme il est calme, mon Dieu !... Dire qu'à deux pas de lui il y a toute cette fièvre... ce bouleversement... à côté... et qu'il ne se doute de rier ! (Il la regarde comme pour lui demander V approbation du jeu.) Ce calme... ce sourire !... oui... my dear, yes... ici. (Elle lui pousse la main droite.) Et il me regarde ^avec ses grands yeux bleus, son sourire adorable... Comment ne comprends-tu pas, imbécile ! (Vn temps, un soupir.) Il n'y a pas... ça l'intéresse...
l'anglais Vous parlez... à... je ?
ADRIENNE
Mais oui ! Tu ne t'apercevais donc pas que je parle tout haut depuis cinq minutes ?... J'aurais bien tort de me gêner, puisque tu ne comprends pas un mot ! (Il fronce les sourcils comme pour faire Veffort de comprendre.) Mais c'est des blagues tout ce que je te dis là, mon ami, c'est des blagues... Quoi ? ça ne va pas ? C'est raté ? Recommencez. Oui... si vous voulez... Mais non, on ne mêle pas comme ça... Comme ça... tenez... Donnez votre main... comme ça. (Elle lui prend doucement les mains et le fait mêler.) Si je lui gardais la main ?... Je fermerais les yeux... nous nous presserions les doigts... Oh ! il faut... il faut !... Décidément ce serait trop bête de laisser passer cette occasion... (Impérieuse.) Recommencez. (Elle brouille les cartes^
il recommence. Résolument, elle s^accoude à la table.) Voyons... comment vais-je m'y prendre ?... Comprend-il ou ne comprend-il pas?... Tout est là... S'il comprend 1... Il a l'air malin, hypocrite... une sensualité en dessous... Je dois lui plaire évidemment... c'est sûr... il attend... A moins que ce ne soit un puits de bêtise... insondable !... C'est encore possible... très possible...
l'anglais, dans la réussite.
C'est bon...
Excellent !... Excellent !... Et^ si je ne lui disais rien ?... Si je l'embrassais tout d'un coup, là... sur la nuque... où je me suis promis. (Elle tente de se lever. Elle se penche sur le cou du jeune homme, puis, découragée, elle se rassied,) Non, je n'oserai
jamais... Je le sens bien... Alors ?... Voyons, cinq minutes... je me donne encore cinq minutes !... pas une de plus !... Je pose la montre sur la table... et à vingt juste je me déciderai, coûte que coûte... (Elle le regarde.) Est-il joli tout de même !... (Encore un soupir.) Et puis, quoi, je n'en mourrai pas... Quelle honte y a-t-il ? Encore quatre minutes... J'ai absolument l'air d'un condamné à mort... Ah ! c'est gai, l'amour 1... Ma pauvre Adrienne, quand on t'y repincera I... Et l'aiguille aux secondes qui tourne !... S'il pouvait comprendre d'ici-là... de lui-même... ce que ça m'éviterait d'ennuis ! mais il n'y a pas d'espoir... (Avec une moue en le regardant.) Non, pas d'espoir !... (Elle eonsulte encore la montre.) Deux minutes !... Mais je n'ai pas même eu h temps de réfléchir !... Qu'estce que je vais lui dire ? Je vais lui prendre la main... je le regarderai fixement... D comprendra tout ce que je sens... tout ce que je voudrais lui
dire... qu'il est beau, qu'il est le printemps, la jeunesse... que je suis à lui... Une minute, mon Dieu !... Je vais fermer les yeux... Allons, l'aiguille est presque sur vingt... Mon Dieu, voilà ! Ca y est... Il me semble que tout tourne... mon cœur s'arrête. (EUe lui prend brusquement la main et articule avec force.) I love you. Ça y est... maintenant, c'est irrémédiable... (Elle répète,) I love you ! (Elle se rejette en arrière comme si elle venait de déposer une bombe. L'Anglais s'esi arrêté, stupéfait, en sursaut. Il lève les yeux et ne dit rien.) Gomme il est blanc !... Ça lui a porté un grand coup, évidemment !... Je sens que nous devons être prodigieusement grotesques !
L'Anglais se lève, très pâle. Il fronce les sourcils, tel quelqu'un qui cherche désespérément à parler, et ne peut pas.
l'anglais
Y... g... (Il cherche encore, puis fait un geste de désespoir.) Vous... ne parlez pas anglais ?
AERIENNE, s'excusant des bras.
Du tout... du tout ! (Second geste de V Anglais. Silence.) Qu'est-ce qu'il fait ?... Qu'est-ce qu'il va faire ? Quel silence ! (Rapprochant sa main par-dessus la table avec une infinie timidité, elle dit cette fois en français.) Je VOUS aime !...
l'anglais, se retournant, brusque, vers la porte, puis, articulant péniblement, de plus en plus pâle et cherchant dans le vague lexique de sa mémoire.
Prenez ga...ar...de... prenez ga...ar...de.
ADRIENNE, se rapprochant.
Non... Qu'importe !... Ecoutez...
l'anglais, se décidant tout à coup à abandonner Vessai de langue française^ parle avec çolubilité en anglais»
Prayy Pray^ COming, etc. . (Puis il prend un petit dictionnaire usagé dans sa poche et cherche un mot. Silence prolongé. Quand il a trouvé le mot^ il ferme le livre et, avec un effort douloureux, il épelle.) Je Craindre,., votre mari...
Mon mari... mon mari!... Il n'y a rien à craindre !... Non, mon mari, ça ne fait rien ! restezlà !... Lewis... Lewis... comprenez... je vous aime... Ce soir, dans le parc...
l'anglais, debout, immobile... Il a Voir de prendre une grande résolution au fond de sa cervelle.. Puis il fait un pas et laisse tomber lourdement, résolument.
Non!
ADRIENNE, d'une voix étouffée.
Ecoutez-moi... ce n'est pas ce que vous poiu*riez penser... Je...
// est près de la portière, qu'il soulève pour regarder dans la pièce à côté.
l'anglais
Prenez ga...ar...de... (Puis, avant de partir, il retourne la tête vers elle, la fixe, secoue la tête de droite à gauche, blanc comme un linge, et lance encore mécaniquement, sans expression, mais fortement, avec une résolution grande comme le destin.) Non !
La portière retombe. Adrienne reste seule debout. Elle regarde stupidement un grand moment la. portière derrière laquelle il vient de disparaître. Puis, tout d'un coup, une grande rage folle la saisit à la gorge et éclate. Elle trépigne su; place, donne des coups de pied à la table et envoie promener douze coussins.
LA IDÉGLARAÏION ^45
ADRIENNE
Brute !... Imbécile !... Crétin !... C'est trop bête !... non, c'est trop !.., Ah ! la brute !... tiens!... tiens !..