‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 70 sur 114 · ACTE TROiSIÈME vïi · texte numérisé non relu

ACTE TROiSIÈME vïi

une toute petite minorité que ceux qui vivent indépendants ; nos actes les plus probes doivent forcément paraître des folies ou des crimes aux yeux de ceux qui n'y étaient pas destinés.

Cette minorité-là veut l'impossible et restera

sans influence !... Heureusement 1... Vous ne

m'entraînerez pas d'ailleurs, Monsieur, sur le

errain de la vaine et facile éloquence. Je me le

ouis promis... Je n'ai cherché qu'à être simple.

ARMAURY

Mais non, Monsieur l'abbé, n'ayons pas honte de nous-mêmes ; nous ne faisons pas ici de l'éloquence de chaire, ni de prétoire. Nous le pourrions, en effet, car nous sommes de vieux adversaires ; nous nous sommes rencxDntrés depuis les premiers âges du monde. J'étais la libre pensée, vous étiez la foi... mais ici nous abdiquons. (Très simplement.) Nous ne sommes plus que les missionnaires des âmes que nous avons à défendre.

l'abbé, reprenant son chapeau après un instant de réflexion.

Eh bien, là où j'ai échoué, d'autres réussiront peut-être... C'est exact : je n'ai supplié et je n'ai parlé qu'au nom des intérêts de ceux que j'aime.

ARMAURY

Quelle belle parole vous venez de dire là !... Il n'y en a pas de plus belle !... Les intérêts de ceux

qu'on aime... Hélas !... (Il pousse un très lourd soupir, puis considère Vubhé ; et, avec un certain frémissement de la çoix.) Séparofls-nous, Monsieur l'abbé ; cette flamme qui m'agite, cet amour qui me commande, vous ne le connaisse*.: pas, vous ne le connaîtrez jamais. N'essayez pas de juger une

chose que vous avez reniée, et dont la beauté vous est totalement fermée. Vous n'aviez que faire dans ce combat ; vous étiez le dernier à devoir vous trouver ici. Dites-vous simplement en partant que si vous n'avez pas ébranlé cette porte, c'est qu'il y a^^ait derrière des trésors qui vojus étaient interdits...

Les miens me suffisent et leur beauté est plus manifeste... Les trésors dont vous parlez brillent d'un éclat orgueilleux et solitaire... Les m.iens s'éclairent au jour et à la lumière d'un amour plus vaste et plus salubre.

ARMAURY

Plus un mot, Monsieur l'abbé. Chacun a sa conception humaine ou divine de l'amour !... Et ce sont des convictions inébranlables. Retournez à ces gens et allez leur dire que la proie que j'ai prise... je la gai de !

l'abbé, après un silence.

Je n'ai donc plus qu'à aller rendre compte à la famille de Gharance de l'échec de ma démarche... Non, nous n'étions pas faits pour nous rencontrer c'est vrai, mais il y a toujours un carrefour où les routes les plus diverses se rencontrent : c'est le carrefour de la douleur. Je ne m'illusionnais pas sur l'issue de cette démarche ; je me suis restreint à la supplication. Ma place n'est pas ici, vous l'avez dit, et en le disant, vous avez fait appel inconsciemment à une autre voix que la mienne, la voix qu'il fallait que vous entendiez, qu'il faut que vous entendiez... Permettez-moi de m'effacer devant elle...

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