SCÈNE V
ARMAURY, FANNY
FANNY
Bonjour, Marcel.
ARMAURY
Toi aussi !... Te voilà donc, ma pauvre Fanny...
FANNY, qui s^ appuie.
Je croyais que j'aurais eu plus de courage en te revoyant, mais malgré tout... c'est une si grande émotion...
ARMAURY
Oui, une grande émotion pour moi aussi. (Ils restent ainsi sans pouvoir plus rien se dire, la gorge contractée, ni près, ni loin l'un de Vautre.) Alors, puisqu'on ne se tend même pas la main... mets-toi là... assieds-toi.
Il lui indique doucement la borne du milieu. Elle s'assied. Silence.
Tu ne m'attendais pas... tu ne croyais pas que j'en étais... et tu te dis, sans doute : « Où cela
iû6 LA VIERGE FOLLE
s'arrêtera-t-il ? » Tu te demandes combien nous sommes à tes trousses ? N'est-ce pas ?
ARMAURY
Oh ! c'est un calcul facile à faire ; mais, les autres... voilà qui m'est égal ! Il n'y a que toi qui
comptes, Fanny...
FANNY Je m'en doute. (Elle relève sa voilette. Ils se regardent) Je suis venue... quel voyage 1... oh ! maispas pour ce que tu redoutes. Va, tu n'auras pas la scène de larmes... tu ne l'as jamais eue de moi, c'est une justice à me rendre, n'est-ce pas ? Maintenant que je souffre, que tout est écroulé, que je suis la plus malheureuse des femmes, tu ne l'auras pas davantage... Oh ! certes, mon premier mouvement a bien été de me venger, de me joindre à eux pour venir te crier des injures. Tu es parti si lâchement l'autre jour, sans même une précaution, sans la plus petite délicatesse \ Alors, je les ai suivis... Mais tu n'auras ni mes larmes ni ma colère, cela non plus, Marcel. Les autres croient, en ce moment, que je suis déjà à tes pieds sans doute, à te supplier, à m'accrocher à toi. Ils escomptent que je vais tout sauver, emporter d'un coup la situation ! Non, non... j'ai réfléchi en voyage, je me suis calmée. Je ne te donnerai pas le spectacle de ma détresse. Pour ça, les quatre murs d'une chambre solitaire suffisent et valent mieux.
ARMAURY
Je sais que tu n'as aucune bassesse, Fanny, aucune humilité, même dans la douleur...
FANNY, souriant tristement.
Je n'ai que des qualités, n'est-ce pas ? Dis-le, dis-le donc !...