ACTE TROISIEME
ARM AU R Y
Oui, certainement, je le pense, je le pense de toutes mes forces...
FANNY
C'est bien ce qu'il y a de plus abominable^ c'est que tu le penses ! C'est qu'en effet tu peux me croire toutes les qualités, sans m'aimer pour cela, si peu que ce soit !
ARM AU R Y
Fanny, si j'osais m'expliquer, si je l'osais^ j'irais jusqu'à dire, en toute sincérité, que... FANNY, vivement.
Que tu m'aimes ?... Eh bien, ne le dis pas, car ce ne serait pas vrai. Oh ! je sais que, malgré tout,, tu as de l'affection pour moi. Tu vois jusqu'où je vais ? Qui sait même si, à certaines moments de^ ta vie, dans les grands jours, tu n'as pas eu de la tendresse !...
' ARM AU R Y
Une tendresse immense, une sympathie de tous les instants ...
FANNY
C'est bien possible ! Mais tu ne m'as jamais aimée, Marcel, tu ne m'as jamais diiT[iëe...( Elle hésite.) physiquement. Oh ! ne proteste pas ! ce sont des choses qu'on n'ose pas se dire durant quinze ans... on ne l'ose pas, par un sentiment humilié facile à comprendre, mais, maintenant, qu'est-ce que je risque à me l'avouer !... Tu m'as désirée huit jours, un mois peut-être..., tu vois que je précise..., les premiers temps de notre mariage l Et encore ! En tout cas, c'a été tout ! Pourquoi ? j'en valais bien une autre ; je n'étais pas laide : je n'étais pas sotte ; bien des hommes m'ont fait
la cour. Pourquoi ? C'est injuste !... Ton mariage a été un mariage de raison. Tandis que moi... moi, je t'ai tant aimé I Tu as été mon Marcel dès le premier jour, tu as été pour moi quelque chose comme l'idole... je chérissais ta supériorité, je me réchauffais à ta gloire ; j'étais fière quand j'entrais dans les salons avec toi, heureuse quand nous en sortions et que nous n'étions plus que nous deux sur la terre ! Oh ! mais heureuse ! (Le bras tendu vers lui, comme dans un reproche désole.) Gela, tu l'as su, cela, tu n'en doutais pas...
ARMAURY
Je te laisse parler, je t'écoute comme on écoute son propre jugement, le jugement qui vous condamne ! (Energique tout à coup.) Et pourtant Ce n'est pas vrai, je t'ai aimée, et je persiste à t'aimer encore.
FANNY, açec véhémence.
Mais non, malheureux ! mais non, et ne proteste donc pas, car c'est bien ce qui me sauve ! C'est ma chance que tu ne m'aimes pas... ma veine... car, si je n'avais pas été préparée par des années, de longues années d'inquiétudes, malheureux, ne vois-tu pas que ta rupture, maintenant, ce serait ma mort, ma mort sans phrases 1 Je ne la supporterais pas. Quelle horreur !... Tandis que, maintenant, cet écroulement et cette solitude me trouvent même plus forte que je ne m'y attendais. C'est bien parce que tu ne m'as pas aimée que je puis être ici et que nous pouvons nous parler sur ce ton calme, presque tranquille, irréparable. Voyons, est-ce qu'autrement, je ne te dirais pas des choses terribles... des choses... (Et ses yeux pétillent en le disant.) que je puis refouler dans ma gorge, malgré l'envie qu'elles ont