‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 100 sur 254 · SCÈNE XIX · texte numérisé non relu

SCÈNE XIX

Les Mêmes, MADAME BOUGUET

MADAME BOUGUET, s'avançant.

Moi !

Bouguet joint Us mains comme un vaincu.

BLONDEL

Vous aussi, Madame, venez... Le grand jour... Tout le monde !... Savez-vous ce que je tiens là ? C'est le manuscrit, le fameux manuscrit, le chefd'œuvre auquel il travaille depuis dix ans, soigneusement recopié par les mains de ma femme. La plus grande partie est en train de brûler dans le poêle du laboratoire... tout se consume en ce moment... jusqu'aux brouillons !...

BOUGUET, dans un hurlement de désespoir.

Malheureux ! Qu'as-tu fait ?

BLONDEL

Et ce qui reste, le voici... je suis venu le déchirer feuille à feuille devant toi !... Tenez, tenez... Table rase !

// se met avec fureur à en déchirer les feuillets qui s^animent sous ses doigts.

' BOUGUET, se précipite sur lui.

Arrête... arrête !...

BLONDEL, strident.

Tu m'as volé ce que j'avais de plus précieux et tu viens me dire : « Qu'est-ce que ça peut bien faire ! élève-toi ! » Ah ! ah I je ris !... Regarde ton instinct, la bête... Tu te précipites à ton tour pour défendre ce que tu as de plus cher... Je déchire... Au vent, tout ça ! Au feu, ta renommée... en petits morceaux I

// lacère, déchire et piétine, comme acharné sur une chose vivante. Madame Bouguet et Edwige se

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précipitent, cherchent instinctivement à ramasser par terre les morceaux épars. C^est le geste du désastre.

MADAME BOUGUET

Ne détruisez pas le livre innocent 1

Revanche pour revanche ! (A sa femme gui est à genoux, les mains tendues vers les feuillets.) Debout ! toi, debout ! (A Bouguet.) Ah ! je sais maintenant par où vous atteindre ! Dans ta pensée !... D'elle je te ferai veuf !...

MADAME BOUGUET, suppliante.

Pas notre œuvre I Pas notre travail !...

BLONDEL

Tout y passera... (A sa femme.) Et toi, au

bercail !...

// la relève.

EDWIGE, avec une protestation hautaine de tout Vétre.

Vous prétendez ?

BLONDEL

Tu t'étais dit : « Maintenant que le coup est lâché, je vais partir !... » Du tout... du tout !... Je te garde ! Tu entends... je te garde !... Tu entends, Bouguet, je la garde !... C'est ma femme !... Et tu vas marcher droit, s'il te plaît... Rentre... (Il la pousse du poing.) Chez nous, je te dis, chez nous... chez nous !...

Il la pousse sauvagement par les épaules dans la villa, retrouvant le geste du guerrier ou du chasseur antique qui s^ empare de la proie, et, pendant qu'il referme la porte sur eux, instinctivement toujours, Bouguet et sa femme tendent leurs mains, danr Vombre, vers les feuillets épars ou déchirés.

RIDEAU

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