‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 142 sur 254 · ACTE PREMIER ai · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER ai

MADAME DESROYER

La souffrance vient tellement vite I

FRÉDÉRIQUE

Comme vous êtes bonne 1 Comme votre cœur est une jolie chose ! Il ne faut pas vous effrayer d'un sentiment nouveau mais sans péril...

Comment veux-tu ! ce qui est nouveau m*effraie fatalement... A mon âge, le nouveau est sans avenir, alors tout ce qu'on peut faire, c'est d'être poli et de réserver bon accueil à ce dont on ne connaîtra pas même le dénouement I

ElU pousse un soupir.

FRÉDÉRIQUE

Maman, que je vous aime de garder si gentiment, pour vos prières du soir, des reproches que vous ne m'avez jamais faits, des inquiétudes dont vous m'épargnez l'oppression... Votre influence n'a rien empêché parce que j'étais trop démontée, mais je l'ai ressentie tout de même, soyez-en sûre 1 Quand je vous vois faire le tour de l'allée circulaire aux mêmes heures, avec votre mante rouge, vous êtes pour moi la règle, la grande aiguille du jardin... qui tourne en rond... Vous donnez à mon trouble le sentiment de l'ordre. Si vous n'aviez pas été là, qui sait ce que je serais devenue, ce printemps-ci ! Je me serais perdue peut-être !... Ah ! vous ne savez pas comme il est bienfaisant, dans ces moments où l'âme prend toute sa liberté, de sentir des espèces de régulateurs à côté de soi. Oh ! des riens quelquefois, mais qui suffisent... Le soir, seulement, le bruit du train de six heures dix qui passe, ah ! pour une âme qui bat la campagne, c'est un bruit très cal-

io

2i6 LES SŒURS D'AMOUR

mant... Une fois, je me rappelle, rien que pour vous avoir vue de loin donner à manger aux poules, avec ce soin extraordinaire que vous y mettez tous les jours, j'ai rebroussé chemin, j'ai fui l'endroit où une voix m'appelait, et je suis rentrée à la maison, tout droit, comme un capucin de baromètre... Oui, j'ai l'air de divaguer, mais, moi, je comprends très bien ce que je veux dire 1...

MADAME DESROYER

Et tu m'aides aussi à comprendre bien des choses I Par exemple, je me demandais souvent pourquoi je continuais bêtement à faire ce que je fais depuis soixante ans... Les mêmes gestes, presque les mêmes manies. Eh bien, tu viens de me l'expliquer : il n'y a jamais rien de perdu. Ça sert toujours à quelque chose de faire ce que l'on doit. (Elle se lève brusque, et, appelant la sœur qui se tenait un peu éloignée en lisant son livre de prières.) Ma

sœur, hep ! J'oubliais... On va aller coucher les poules.

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