ACTE PREMIER a
FRÉDÉRIQUE, avec un peu de rouge au visage.
Je VOUS en prie !
JULIEN
Ah ! vos prêtres, cette religion, comme je les déteste 1 Je me suis épuisé contre des ennemis invincibles... car vous ne me voyez plus, mais ma mère m'a trouvé changé à un point extraordinaire 1 Je suis devenu nerveux, irascible. Je me sens positivement à bout de patience. Si vous m'aimez, faites attention, ma tendre amie ! Je ne devrais pas vous parler grossièrement comme je le fais, à vous qui êtes la délicatesse même et qui avez sur vous-même des pouvoirs et des dominations que je n'ai pas... mais il est nécessaire que vous sachiez où j'en suis...
FRÉDÉRIQUE, dans une interrogation naïve et peinée, mais sans y croire.
Alors vous ne m'aimez plus ?
Mais si, mais si... je vous aime toujours et c'est bien ce qu'il y a de terrible ! Seulement, je déclare que ma vie n'est plus acceptable.
FRÉDÉRIQUE
Et la mienne, donc, Julien qu'en faites- vous ? Et mes mérites, et mes épreuves, et mes tentations ?
JULIEN
Mais non, vous n'en avez pas 1
FRÉDÉRIQUE
Hélas !
JULIEN
Ce n'est pas vrai !... ou vous n'en souffrez pas, ce qui revient au même !...
a34 LES SŒURS D'AMOUR
FRÉDÉRIQUE
C'est-à-dire que je suis une femme, une femme vieillissante qui n'avait plus rien à espérer ni à attendre de l'existence. En sorte que votre amour me donne une joie permanente ; ses contraintes mêmes valent mieux que la solitude, et il m'est devenu nécessaire comme l'air à respirer I... Tandis que vous avec vos vingt-huit ans, vous êtes là, piaffant, rageur. Vous êtes trop jeune pour savourer le bonheur d'être aimé et de répandre l'amour.
JULIEN, s^ asseyant près d'elle.
Ne croyez pas cela ! S'il fallait, par une fatalité inexplicable, vous avoir à moi, tout en étant obligé de vous respecter, mais je le ferais, et avec quel cœur ! à la seule condition, par exemple, que nous vivions ensemble, même au fond d'une mansarde, sans un sou devant nous I... Songez que je n'ai pas une joie réelle, pas un droit sur vous et je ne vois pas se lever à l'horizon une issue quelconque,
FRÉDÉRIQUE
Mais oui, Julien, je m'en fais assez de reprochesl Je compromets votre avenir et vous seriez en droit de me quitter. Tenez, une des raisons pour lesquelles j'ai gardé tant de reconnaissance à l'abbé Loyer, c'est que, justement, au lieu de vous accuser, dès le premier jour où je lui ai confié cette situation, il s'est écrié d'une façon si sincère et si touchante : « Oh ! le pauvre garçon ! » N'est-ce pas que c'est bien ?
JULIEN, ricanant.
Je le remercie infiniment, le bourreau plaignant sa victime I Charmant ! Car, enfin, c'est à ce