‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 192 sur 254 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

FRÉDÉRIQUE, elle pleure, très simplement, comme une créature faible, douce et qui a un grand chagrin, une immense émotion.

Moi, je vous avais revu à une représentation au théâtre. M 'avez- vous aperçue ?

JULIEN

Oh ! je crois bien I Vous étiez devant moi à l'orchestre... une ou deux fois vous avez regardé les loges à votre gauche, sans doute pour que je puisse voir tout votre profil. Je sentais que vous sentiez mon regard.

FRÉDÉRIQUE

Et puis une fois dans la rue Boissière... vous étiez avec votre femme... C'a été tout.

JULIEN

Pour vous... Mais, d'autres fois, je vous ai aperçue... Souvent, le soir, vers minuit, je suis repassé en flânant devant votre hôtel... Que de fois j'ai regardé votre chambre... les lamelles des Persiennes... la lampe japonaise près delà croisée !

FRÉDÉRIQUE

C'est vrai ?

JULIEN

Par moments, Paris se réduit à deux choses : la maison que vous habitez et la mienne... D'autre fois on se sent séparé par des infinis !

Oui, n'est-ce pas ? Le souvenir est intermittent. Heureusement ! Cela vient sans doute de ce qu'on n'a pas toujours le courage voulu, ou l'imagination suffisante, pour recréer la vie de l'autre. Tenez, quand on me parlait de vous de cette

a88 LES SŒURS D'AMOUR

noanière générale, et qui, cependant, voua pe»seigne- si exactement, quand on me disait, par exemple : « II est heureux, il réussit, je crois qu'ils s'aiment bien... » je n'éprouvais rien ! Et, par contre, tout à coup, on me donnait un petit détail insignifiant... « Je les ai croisés à la gare de Toulouse à six heures d« matin, ils prenaient leur café au lait, et je l'ai entendu qui lui disait : Dépêche-toi, dépêche-toi, qu'on ne nous prenn pas nos places... » alors, oh 1 alors 1 le cœur chavire... et l'on sait trop bien, pourquoi l

JULIE N,retroMPanf, dès les premiers mots prononcés par elle^ cette extase a<}mirative qui fut &i longtemps la sienne.

Ah ! voua êtes restée adorablement la mêm«... Unique 1 Unique !...

FRKDÉRIQUE

J'ai quatre ans de plus... ma ûlle a grandi... J'ai vieilli de cela.

JULIEN

Pas d'une ride.

FRÉDÉRIQUF, se lève.

De mille ans ! ( MairUenant ils se considèrent, face à face, avec un étonnement ému, de se trouver là^tout à coup, sans préparation.) Jamais je n'aurais cru que nous noua adresserions la parole un jour, et que nous pourrions le faire, sur ce mode tranquille... poli... Qui m'eût prédit cela ce matin, ?...

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