ACTE DEUXIÈME
FRÉDÉRIQUE
Attendez une seconde... Je ne suis pas encore en état de vous dire... attendez...
Silence. Elle s^ assied sur un fauteuil près de la table. Elle essaie de se remettre, de rassembler ses forces,
JULIEN
Votre mari ne s'est jamais douté de rien ?
FRÉDÉRIQUE, vague.
De rien... Le prétexte de votre brouille a été très bien trouvé.
JULIEN, s^avance 9er» elle.
Frédérique, vous m'en avez voulu mortellement de mon égoïsme d'homme ?
FRÉDÉRIQUE, elle lève la tête vers lui et doucement, potément.
Pourquoi mettez-vous cette petite phrase au passé ?... Je vous en veux exactement comme au premier jour 1...
JULIEN, ai>ee un mouvement nerveux qui trahit son désir d'aveu.
Pourtant si vous saviez comme vous êtes vengée ! (Il se reprend vite.) Mais rien, rien. Je ne peux pas vous dire... Un jour vous saurez... bientôt... et vous comprendrez... le châtiment ! Vous ne soupçonnez pas la coïncidence étrange de votre lettre avec certains événements !... C'est extraordinaire !... Enfin, je ne peux rien vous dire pour le moment... Mais si on était superstitieux^ vrai, on croirait à une fatalité I...
FRÉDÉRIQUE
Avez-vous su que j'ai réellement failli mourir ? que j'ai été à deux doigts de la mort ? Quand
^IQP LES SCEURS D'AMOUR
j'ai cru que ça y était, j'ai éprouvé un soulagement bien extraordinaire !
JULIEN
Mais maintenant vous ne regrettez pas d'être revenue à Ta vie. Vos enfants, votre intérieur...
FRÉDÉRIQUE, souriant tristement.
Ah ! VOUS aussi... IVrême vous, iï faut que vous employiez cette phrase banale... Oui, je vis, oui, je ne vaia pas mal du tout, je m'intéresse, je fais travailler les autres... En réalité,, je dure.,. Que veut-on de plus ? A ce point mort de l'équilibre, on n'évalue même tout ce qu'bn a souffert qu'à je ne sais quelle vague cendre qiui est dan» tout, dans tout, aussi bien dans la prière du soir qnie dans le pain que l'on mange... La nature entière est responsable à mes yeux du petit acte méchant que vous avez commis vis-à-vis d'une femme, Julien !.... Vous avez tué la j<n<e, Jhilien !... C'est un très grand crime, et je ne sa» pas» si ce n'est pas pire que de tuer la vie !...
JULIEN
Alors vous n'avez même pas trouvé encore la paix ? On me Tavait assuré... Vous voyez, je ne pense pas à moi, puisque ma meilleure espérance e&t que vous ne m'aimiez plus du tout.
FRÉDÉRIQUE
Qui vous dit que je vous aime encore ?... Non, Xe suis à cette période assez tranquille, quoique bien aride, où Von classe l'es photographies qui n'ont pas assez- de recul pour être émouvantes, «ette période où, tout de même, on a peur que le souvenir nous échappe déjà... Tout cela est sec, annuyeux,, un peu machinal. Oh ! ce n'est pas
AJC1E DEUXIÈiME a^t
comme autrefois,, cûmme loraquie je me suis relevée de maladie! J'avais retrouvé la blessure toute vive... Alors,,je reconstituais,, avec l'avidité du convalescent qui se précipite, je reconstituais, chaque jour; Je bruit de votre trousseau de clefs, j'essayais de reproduire un petit toussement sec que voufi avez quajid vous êtes intimidé,., fit à la campagne, donc !... Dans U forêt L.. Je m'en suis souvent allée très loin toute seule, pour crier à l'aise : « Eh ! hop I.,. eh 1 hop 1... » et alors, les yeux fermés, j'imitais votre voix répondant : : Hep ! hop r... eh ! hop I... j'^arrive f j'arrive... » Oh 1 je parvenais très bien à vous imiter... mais jamais, jamais je ne vous ai retrouvé...
Elle fond en larmes à nouveau.
JULIEN
Et moi, moi, si je vous décrivais, Frédéricpie', ce qu'a été mon isolement, ma vie écœurée au milieu de l'activité... Mais je n'ai pas le droit de parler !... Et d'ailleurs, ce n'est pas pour m'écouter que vous m'avez fait venir... Sachez, en tout cas, Frédérique, que, malgré mon égoïsme, rien pourtant ne vous a remplacée... Vous èteff toujours en moi un souvenir sacré,» une hantise ; j'ai essayé de m'en sortir, mais que tout m'a paru piètre à côté de tous ! Jamais je ne vous ai oubliée, mon amie !... Si j'en suis où fen suis, et ce n'est pas brillant ,je vous prie de le croire, c'est à cause de vous!... Je n'ai jamais aimé ma femme et, pas une minute, je n'ai même pu m^illusionner sur ce sentiment.
FRÉDÉRIQUE, cette fois, a retrouvé sa décision. Carrément elle attaque.
Heureusement, vou8> aveu pria votre; uevanehe avec Madame Tessier.
JULIEN, décontenancé.
Ah I VOUS savez ?... Tant pis 1... ou tant mieux!. Ah ! ma liaison est aussi célèbre que ça ?... Elle est parvenue jusqu'à vous... Je ne le croyais pas 1
FRÉDÉRIQUE
Au moins celle-là vous l'aimez, et il faut que ce soit très solidement. Avez-vous été heureux, au moins ?
JULIEN
A quoi bon vous expliquer ? Vous ne comprendriez pas. Il faudrait avoir participé à toutes les minutes de ma vie pour deviner l'enchaînement des choses au milieu desquelles je me débats.
FRÉDÉRIQUE
Le fait est que ce n'est pas brillant, comme vous dites.
JULIEN
Qu'en savez-vous ?
FRÉDÉRIQUE
Vous êtes très bas, Julien. Votre situation est déplorable.
JULIEN, essayant de rire, de bluffer.
Hé là 1 Voilà maintenant que vous exagérez... Vous le souhaiteriez peut-être. Mais ce serait trop moral, Frédérique I...
FRÉDÉRIQUE
Dans quelques jours, votre entrepreneur, Monsieur Guillemot, aura fait faillite... Peut-être demain cette faillite sera déclarée.
JULIEN, stupéfait.
Ah I bah ! Cela aussi vous le savez 1 Par qui êtes- vous renseignée ?