SCÈNE IV BOUGUET, EDWIGE
EDWIGE
C'est trop 1 c'est trop 1... j'aurai trop souffert ce soir... Oh ! ne me regardez pas ainsi, de cet œil glacé... Ne jamais vous parler, ne pouvoir jamais tenir que cette conversation banale qui devient pour moi mourante, entendez-vous ?...
BOUGUET
Ce sont nos conventions mêmes.
Oui, oui, ce sont nos conventions, et je les exécute suffisammDut, je crois ! Vous ai-je jamais importuné ? Vous ai-je excédé de mon amour ? Mais tout de môme si inaccessible que vous soyez, il y a des moments où ce silence et cette froideur dépassent toutes les permissions I
io8 LES FLAMBEAUX
BOUQUET, dans une attitude froide et hautaine. Qu'y a-t-il de particulier aujourd'hui ?
EDWIGE
Il le demande 1 Ce qu'il y a de particulier aujourd'hui ? Mais c'est votre fête, c'est la joie sur toute la maison, sur toute votre vie ! Tout l'amour monte vers vous, du passé, du présent, de la foule inconnue. Seul, un pauvre petit amour meurtri reste dans son coin et n'a même pas sa part de souvenir ! Aujourd'hui, je souffre d'une jalousia atroce. Jeanne est là, contre vous, à votre bras» C'est une sorte d'auréole et d'apothéose que vous partagez tous les deux. Tout à l'heure, je vous ai vu, je vous ai entendu lui donner un baiser, un baiser si profond, si grave, que j'en suis encore toute bouleversée !...
BOUGUET
Ce sont là des sentiments que vous avez tort d'éprouver. Ils ne vous font pas honneur, Edwige.
EDWIGE
Songez que vous n'avez même pas eu la délicatesse d'un souvenir aujourd'hui qui fût à moi... Si j'avais compris que, dans cette minute de plérnitude, il y avait, pour l'ancienne amie, un regard pareil à ceux d'autrefois ! Mes engagements, ne les ai-je pas tous tenus ? Je ne vous approche plus jamais qu'avec des paroles de respect semblables à celles de tout le monde... mais vous, vous savez bien, au fond, que mon amour n'est pas mort 1 Vous savez que la vie que je mène m'est insupportable ! Oui, oui, parfaitement, vous le devinez... Oh I je ne cherche pas maintenant à k fuir, cette vie-là. Je l'ai acceptée, elle sera ce qu'elle sera ! Mais, au moins, qu'est-ce que je souhaitais comme récompense, une fois de
ACTK DEUXIÈME 109
temps en temps... que sais-je ?... tous les six mois... tous les ans ?... Que vous me preniez affectueusement dans vos bras, que vous mettiez un baiser sur mon front douloureux 1 Aujourd'hui, vous avez embrassé des amis, des indifférents I Moi seule, vous m'avez oubliée I...
BOUQUET
Edwige, mon enfant, je comprends et je sens tout ce que vous dites, mais il y a entre nous un pacte conclu que je considère comme sacré. Je ne dois pas transiger avec lui. Ai-je besoin de te rappeler que si je ne me suis pas opposé à ce mariage, c'est uniquement parce que tu m'avais juré de rejeter toute mémoire d'une aventure qui fut si brève, de ne jamais y faire allusion. A ce prix seulement, j'ai consenti à ne pas dévoiler une vérité qui eût entraîné en effet des désastres ou des chagrins immenses. Ne me fais pas repentir d*un optimisme qui, pour qu'il se réalise, dépend uniquement de ta sagesse.
EDWIGE
Je crois que j'ai tenu parole. Je ne me suis pas engagée à ne plus vous aimer dans mon âme, car, cela, je ne le pouvais pas I
BOUQUET
Mais tu t'es engagée à faire tous tes efforts pour chérir ton mari... Et nous avons tous les deux escompté le temps et la sagesse, pour transformer dans ton cœur tout sentiment passionné, s'il en subsistait encore un. Ai-je eu tort de te croire ? J'ai trouvé qu'il y avait une très réelle beauté dans ce pacte, puisqu'il maintient l'équilibre de toutes ces existences, qui auraient pu être compromises, et dont tu es pour ainsi dire la clef de voûte !
iio LES FLAMBEAUX
EDWIGE
Je n'ai pas besoin que vous récapituliez tons vos mobiles, je les sais tous, je ne les oublie jamais. Vous en omettez même un qui est le meilleur et qui vous vaut toute ma reconnaissance...
BOUGUET
Lequel ?
EDWIGE
C'est que vous n'avez pas voulu que je soi» chassée par Madame Bouguet et que je tombe à la misère ou au néant... (Silence.) J'ai donc contracté vis-à-vis de vous un engagement qui est, en effet, sacré... Enterrer mon amour, vous en libérer !... Mais que voulez-vous... tout le monde est heureux ici... tout le monde est pleinement heureux... vous, mon mari, elle, tous, sauf moi l Ah ! que ce serait peu de chose pourtant I A de certaines heures un regard de l'âme qui me dirait : « Je n'ai pas complètement oublié. Courage, ma petite !» Et à d'autres moments même un baiser, oui, un baiser... oh ! qui n'ait plus rien de sensuel... comme celui, tenez, que vous avez donné tout à l'heure à votre femme et qui m'a fait si mal dans l'âme...
BOUGUET
Voyons, Edwige !...
Songez donc que c'est moi qui ai tous les soucia de cet équilibre moral dont vous parlez et dont je suis la ménagère !... Vous, qui ne pensez plus à moi, cela vous est facile de vivre ! Mais moi, il faut que je surveille toutes mes pensées, tous, mes actes... (Elle met la tête dans ses coudes.) Et puiSi, la chose terrible, oui, la chose terrible...