ACTE DEUXIÈME ii
ront. Votre réfutation de Kant «st un morceau étonnant.
HERNERT
Eh bien, c'est à vous que je dois de les avoir écrites, ces deux dernières œuvres.
BOUGUET
A moi ?
HERNERT
Oui. J*ai renoncé au théâtre, vous le savez. Je méprise presque maintenant la forme poétique et plastique. Je suis arrivé à ne concevoir que la pensée abstraite. Cette métamorphose, je la dois À bien des événements, à une évolution naturelle, il se peut, mais c'est à vous surtout, et, en m'eflaçant devant vous, j'acquittais une dette de reconnaissance dont vous ne pouvea deviner la poignante histoire... Tout un drame que personne ne connaît et que personne ne connaîtra jamaifi (
BOUGUET
Pourquoi ne le connaîtrais-je pas ? Si ATaiment, à une époque de votre vie, j'ai été l'appoint que vous dites, le camarade inconnu dont vous parlez, pourquoi ne vous demanderais-je pas le premier cette confidence ?
HERNERT, le regardant en face.
Peut-être, après tout ! Oui, c'est un émouvant miracle que celui auquel vous faisiez allusion tout à l'heure, la fraternité des esprits supérieurs, cette marche sourde en avant de mille têtes qui ne se connaissent pas et qui poursuivent, chacune dans sa sphère, la recherche des vérités. C'est un bataillon bien dispersé, mais, voyez, nous ne nous étions jamais parlé, et, dès que nos deux regards se sont rencontrés, il semble que nous ayons deviné en nous des ascendances communes, des affinités
ii6 LES FLAMBEAUX
qui font de nous deux êtres très proches, et qui se sont peut-êtra toujours connus... C'est assez grand...
BOUGUET
Oui, c'est très grand... Alors, à quoi servirait donc cette parenté mystérieuse, si elle ne nous donnait pas le droit de brûler les étapes de l'amitié et de parvenir, d'un coup, à ce plan de confiance ou d'aveu que je réclame ? En des domaines très proches, ceux de la recherche et de l'idée, nous sommes déjà de la famille.
Mais, moi, je suis le néophyte. Je suis le nouveau venu. Vous, vous avez toujours vécu dans la pensée, moi pas. Je suis parti des sens. Oui, j'ai été un sensuel jusqu'à trente ans ; puis, après les sens, j'ai traversé les sentiments... Aujourd'hui, je suis parvenu à la pensée et je me suis livré à elle complètement... Ceux qui comprennent le mieux imaginent que j'ai traversé ces trois cercles successifs : les sens, les sentiments et les idées, par un enchaînement tout naturel. Du tout, c'est à un grand à-coup que je le dus. Il fut simple. Vous, vous pouvez savoir...
BOUGUET
Dites, dites... Je vous en prie...
HERNERT
Depuis des années je cachais un amour tranquille et heureux... un amour sans publicité qui a pourtant alimenté dix ans de ma vie, dix ans I... Totit à coup, en un jour, en une soirée, dans les solitudes vertes de Normandie où je vivais, c'a été l'effondrement, la rupture la plus atroce, — les saletés révélées, le cri furieux de la haine... La désillusion se reportait sur tout mon passé et,