‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 76 sur 254 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

dans la débâcle, cette femme a détruit jusqu'au souvenir, jusqu'aux images !... Un soir, je suis sorti dans le jardin, un jardin comme celui-ci, tout mouillé de lune... je me suis traîné sous un chêne — je me souviens — pour mourir. J'ai appuyé le canon du revolver sur la place choisie. Je me suis étendu dans la position de la mort... et, alors, dans cette position, mes yeux se sont fixés tout naturellement sur le ciel... C'est ce qui m'a sauvé. Je n'y ai pas vu Dieu, certes !... Âlais, dans ce raccourcissement suprême de la volonté, au moment de l'effort sur le tremplin, j'ai vu là-haut, par une espèce de synthèse que connaissent tous ceux qui ont failli mourir et qui ont interrogé le ciel, j'ai vu les flambeaux... les idées qui illuminent toute la conscience du monde que j'allais quitter !... J'ai vu là-haut, accrochée, je puis dire, d'étoile en étoile, toute la pensée humaine... comme si, désagrégée mais jamais perdue, elle vivait réellement au-dessus des morts, et formait ce grand nimbe universel, qui nous emporte vers -des fins de clarté ou de sérénité... Ma main s'est attardée longtemps, longtemps, indéfiniment,.. Dès ce regard suprême j'avais été happé par le ciel de l'homme... Le ciel divin — l'autre, non I... — J'ai voulu atteindre le connaissable avant de partir pour l'inconnu ! Dès lors, je me snis acheminé comme vous, comme tant d'autres, vers l'Infini... La chair n'a plus compté : ma douleur se'^perdait dans l'esprit universel !

BOUGUET

Oui, la pensée est le refuge des âmes qui ont vécu ! L'idée est tout. Voilà. Ah I la bienfaisante certitude !... Et comme on en a besoin quelquefois !...

Son œil s'anime étrangement.

iiS LES FLAMBEAUX

HERNERT

Oui, n'est-ce pas ? L'idée est devant nous. Elle éclaire le monde entier dans sa marche. Les flambeaux sont là qui précèdent. Dès qu'on s'est penché sur toutes les possibilités immenses de l'esprit, on voit que l'idée précède l'acte. Alors, que deviennent la terreur, l'amour, la douleur ? Des résidus, des déchets de l'âme en marche ou de la pensée universelle... On ne sent plus l'amputation qui vous est faite d'une partie de soimême... Alors, de toute mon énergie, la mort que j'espérais, dont j'avais soif, je l'ai repoussée comme une formule insignifiante et je me suis précipité sur des livres. Les premiers qui me soient tombés sous la main ce furent les vôtres. Oh ! qu'ils sont beaux dans leur sécheresse et dans leur volonté aride. Votre dernier. Evolution et Matière^ m'a empoigné comme un flot. De ce jour, je suis arrivé à vivre et à agir par des énergies immortelles... La fatalité qui a failli m'écraser n'est qu'un point de vue bien mesquin et, audessus de la fatalité, il y a la majestueuse liberté de la pensée... Je vous dois infiniment, Bouguet !... comme je dois ma vie et mon courage à la pure contemplation du ciel, un soir, sous le chêne d'un petit village. L'âme suprême a consolé mon âme d'homme.

BOUQUET, avec une grande émotion.

Gomme c'est étrange que vous parliez ainsi... comme c'est curieux, cette confession aujourd'hui I... Et comme je suis ému... effrayé... Vous ne pouvez pas savoir non plus à quel point !...

HERNERT

Pourquoi ?

BOUQUET, lai saisissant tout à coup nerveusement le bras. Pourquoi ?... Parce que... j'ai cinquante-cinq

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