‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 90 sur 254 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

MADAME BOUGUrr, lea yeux dans Us yeux.

Est-ce cela qu'il fallait dire, Laurent ? BOUGUET, avec un emportement goudcùn.

Non, c'est cela qu'il faut barrer, barrer !...

// a un geste qui zèbre Vair.

MADAME BOUGUET, le considère avec une expression atterrée.

Est-ce vrai ?... Vingt ans... de cet amour... vingt ans de collaboration... il faut les barrer !... Est-ce cela que tu veux dire vraiment, Laurent ?... Ce furent donc vingt années de mensonge ?... (Brusquement.) A quand cela remonte-t-il ?... A quand ?

BOUGUET

Je t'expliquerai... Oh 1 Jeanne, j'ai des remords, mais pas celui que tu crois, pas ceux que tu supposes. Quand tu m'as heurté là, dans l'ombre de ce couloir, sache que je ne venais pas de sa chambre, je te l'affirme... Pas cela, non !...

MADAME BOUGUET

Pourquoi ne m'as-tu pas avoué ? Je t'avais pourtaat un jour demandé de le faire... Tu le pouvais. (Aoee jitrce.) Si, SI, tu le pouvais... (EUê rêssaisà le feuillet et là.) « Cette coÛaboration qui a été ma gloire, cette affection qui a été mon konneur, à l'heure où on fête ce grand homme et ce grand cœur, je ne veux pas la diminuer par une feinte humilité... Je désire simplement qu'on lui conserve le caractère qu'elle a toujours revêtu à mes yeux. Elle n'a été grande que par la ferveur que nous avons mise dans le travail journalier et dans l'union la plus parfaite. (En lisant, ses yeux s'emplissent de larmes.) Et je Suis heureuse, au milieu du eoneert d'admiration qui

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entoure aujourd'hui mon mari, d'apporter moimême ici le tribut de ma reconnaissance, de ma foi... » (Elle a lu ces mots presque religieusement avec V expression d'un noble orgueil voulu, et puis elle s'arrête^ la voix devient timide.) J'avais ajouté : « de tout mon bonheur », sur le brouillon... mais il s'agissait d'un journal... alors, par pudeur, j'avais effacé !...

Cette fois, elle pleure, comme une pauvre femme. BOUGUET, à voix étranglée.

Ah I tu sauras tout, Jeanne, et c'est bien peu de chose !... Tu comprendras... Le cri de négation que je viens de pousser était un cri de révolte contre moi-même ; mais, ma très chère bienaimée, tu verras que toute ma pensée t'est restée fidèle... Ce que tu as écrit là, c'est bien trop beau pour moi ! Pourtant, malgré les larmes qui coulent de tes yeux, je t'affirme que pas une ligne n'est à retrancher, et que tu peux les signer de cette main-là...

Il lui saisit la main et la baise avec tendresse. MADAME BOUGUET, avec un lourd soupir.

Fasse le ciel que cela soit vrai ! Alors, si ce pauvre article n'a pas menti, si tu juges qu'il peut paraître au jour... devant tout Paris demain matin... que je n'aurai pas à rougir de l'avoir écrit... (Elle le regarde encore en une interrogation craintive, un appel émouvant de confiance, comme si elle lui remettait le dépôt de sa vie, le soin de son honneur.) Alors, chasseur ! (Elle appelle à voix forte. Le groom s'avance.) Voici les épreuves ; elles sont corrigées.

Elle les tend au chasseur en silence. Il s'en va. A peine le chasseur a-t-il disparu, qu'elle désigne à Bouguet, muette du doigt. Vallée de gauche. C'est Blondel qui guettait et se hâte.

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