Théâtre complet
Heureux les auteurs qui, séduits par une situation dramatique, accueillent et traitent «le beau sujet» de rencontre, sans souci de plus impérieuses suggestions ! Leur tâche est sans doute souriante ; ils connaissent le plaisir du caprice imprévu. Personnellement, je fais partie de ces écrivains qui, obéissant à un plan général, considèrent leurs ouvrages, non point chacun isolément, mais d'ensemble, dans leurs relations entre eux ou dans leurs antithèses. Le public, lui, juge la pièce qu'on lui présente (il serait bien empêché d'ailleurs de faire autrement !) ; il se soucie fort peu que notre point de vue d'auteur diffère du sien et qu'une héroïne nouvelle soit, à nos yeux, le complément ou le contraste même d'un personnage précédent... Cependant, nous poursuivons une recherche globale ; nous sommes hantés plus ou moins par certain idéal, par une idée autour de laquelle pivotent nos ouvrages. Cet idéal, cette recherche opiniâtre suscitent en nous des différences de points de vue, qui se renouvellent incessamment, en agrandissant notre champ de conscience et d'observation ; ils stimulent l'imagination et cet esprit de philosophie, dont il est difficile aux œuvres d'art de se passer. Mais, dans ce cas, quelle est la méthode de travail et d'inspiration qui en résulte pour nous ? Celle-ci : c'est que
nous ne partons pas d'une observation ou d'une donnée purement accidentelle ; pour parler le langage cher aux critiques, nous procédons toujours de l'idée au fait, et non point du fait à l'idée. En ce qui me concerne, depuis vingt-sept ans que je donne régulièrement des œuvres de théâtre, je n'ai jamais fait autrement. Une fois que la pensée fondamentale du drame s'est imposée à mon esprit, j'en cherche la démonstration dans la vie courante. Le document humain me fournit tout de suite d'amples et très diverses illustrations. De ce document, se dégagent, peu à peu, les caractères, l'individualité de chacun des personnages, et ce n'est que lorsque idées et caractères se sont conjugués que l'intrigue proprement dite apparaît ou se précise. Je m'efforce alors à essayer de la rendre claire, symbolique en ses moindres parties. Je tâche que le plus d'idées universelles soient contenues dans un minimum de faits particuliers, tous pris dans la réalité, et c'est là une formule toute homéopatique : « faire tenir le plus d'infini possible dans une dose réduite et concentrée ». Qu'une larme provoquée dans l'œil du public, par une action brutale ou immédiate, ouvre «n son esprit, et presque à son insu, des au-delà d'idées et de sentiments qui l'amènent jusqu'à notre pensée profonde, jusqu'à notre zone de rêverie ! Le difficile est de parvenir à ce résultatlà, et, pour l'atteindre, il ne faut guère se fier qu'à l'émotion et à la sincérité avec lesquelles on écrit !... Mais, en tout cas, erronée ou non, ma conviction a toujours été celle-ci : nous ne devons jamais agrandir un fait, un sujet; j'estime que c'est là un détestabli' procédé de dilution ; il faut, au contraire, réduire une idée vaste, la tremper dans lu nature •■!. trouver en elle son application, sa démonstration, en un mot sa syn-
thèse. Le reste est littérature — c'est-à-dire ne concerne plus du tout le théâtre !
Certes, en procédant de cette manière, je puis faire fausse route, mais on conçoit que, dans ces conditions, le facteur « succès » ne soit pas la raison qui détermine le choix de tel ou tel sujet. Ceux qui obéissent à une méthode de ce genre sont résignés, par avance, à ce que telle piè«e porte moins que telle autre sur le public, et j'ai été, par exemple, tout le premier, étonné que L'Homme à la Rose connût une carrière presque égale à celle de La Tendresse, alors que je n'attendais guère plus d'une vingtaine de représentations.
Bernard Shaw a bien compris cette fatalité du sujet, et il a très heureusement divisé ses productions en deux catégories : pièces plaisantes et pièces déplaisantes.