LE DRAME DE LA JEUNESSE
Je ne veux point préjuger ici dans quelle catégorie il faudrait placer La Possession. Le public en décidera. Il est un fait certain, c'est que je devais écrire cette pièce. Pour quelqu'un qui étudie les manifestations de l'amour dans les consciences, il n'était pas possible d'éluder un sujet aussi fondamental, aussi « vital », si j'ose m'exprimer ainsi. Je me réservais de l'écrire quelque jour et il faisait partie de mon programme. Il vient à son heure.
Qu'est-ce que La Possession ? Oh ! c'est bien simple !
C'est, sous son aspect moderne, dans sa vérité d'aujourd'hui, mais réduit aux lignes essentielles,
io LA POSSESSION
le drame de la Jeunesse, le vieux thème éternel de Héro et Léandre, Tristan et Yseut, Roméo et Juliette, Manon et des Grieux. Le couple par destination, la loi du printemps qui unit la jeunesse à la jeunesse, l'élan nuptial, l'éclosion de la corolle... Chose curieuse, ceux qui se sont inspirés de ce thème éternel, ou du moins ceux qui l'ont traité de main de maître, ont compris que, pour lui donner toute sa beauté, il fallait le traiter en drame et non en idylle, en douleur et non en joie ! Dans la vie elle-même, il n'est pas de sujet, en effet, plus douloureux, plus tragique... Dès que pousse le lis, dè3 que s'épanouit la fleur, dès que bondit sur terre la jeunesse animale, des forces bonnes et mauvaises, des volontés de destruction ou de possession se mettent en marche vers cette nativité. Elle devient, tout à coup, dans la nature, le but, l'aliment convoité. Autour d'elle gravite et se rue le désir de la Faim. Devant cette lutte qui s'organise autour d'elle, la jeunesse n'est guère qu'une proie terriblement exposée. Elle n'a, pour se défendre et triompher, que sa force nue et naturelle. Si la fleur échappe communément à la serpe, à la main, à la chenille, l'animal ou l'être humain n'échappe guère aux lois de compétition et de lutte qui naissent du désir. A l'exemple de ce qui se passe dans les forêts, dans les champs, dans l'air, partout où il y a liberté, l'instinct humain ourdit ses trames autour de la virginité et de la jeunesse. Aussilùt qu'apparaît la beauté intacte, inviolée, la chasse et la guerre préparent leur hallali. Dans cette grande partuntion universelle, que de bonheurs, que de victoires joyeusement remportées !... Mais i que de drames et quel carnage de la beauté I Que de jeunesse et d'amour Flétris, succombant à la lutte elle môme, assassinés par le simple ha-
PRÉFACE xi
sard des circonstances, par la misère, source inféconde de tous les renoncements, par le vice et le mal ! L'offense au printemps, l'insulte à l'avril, quel crime, et quel crime banal, sempiternellement renouvelé ! Presque partout d'ailleurs où le couple jeune se forme et se hausse, au moment même où il va atteindre la branche élevée du bonheur, le poignard se glisse, la haine des Capulet aiguise ses armes, et, même dans la simple idylFe, le bouc lubrique tente le rapt de Daphnis... Sans compter que la jeunesse n'a pas à subir que des assauts extérieurs. C'est en lui-même aussi que J amour porte sa destruction. On tue toujours ce qu'on aime, disent les psychologues. On le tue par avidité, par soif inassouvie (posséder, c est déjà détruire !), mais on le tue aussi par simple inexpérience de la vie, par incompréhension, parce que la jeunesse précisément est ignorante de sa force, doute de sa suprématie. On le tue par veulerie, par peur de souffrir, d'aimer, par lâche prudence et, le plus souvent, par simple nécessité !... Ce dernier cas est le plus répandu et ce n est pas le moins mélancolique, hélas !