ACTE QUATRIÈME
CHAVRES
Il y a longtemps que vous êtes pardonnée, depuis le jour où j'ai pu vous plaindre... et où j'ai pu dire : « Ah ! la malheureuse !... Que vat-elle devenir ?... » Cas* vous avez eu beau être cruelle, et bafouer ma vieillesse, je ne vous ai jamais fait l'injure de penser que vous n'aviez pas éprouvé un peu d'amitié pour moi !... Vous m'avez humilié dans le désir absurde que j'avais de vous, dans le goût du plaisir qui vous inquiétait tant. Et vous avez bien fait de vous laisser emporter par ce coup de soleil hors de mon ombre, mais moi je pensais : « Où va-t-elle ? » Je savais bien que les jeunes n'ont pas le temps de s'occuper du bonheur des autres ! Pauvre petite qui avait pris sa volée... et encore je ne soupçonnais pas où vous en tomberiez, Jessie !... Ah ! ça non ! Moi, je vous aurais rendue peut-être heureuse, d'un bonheur paisible en tout cas et comblé... Sous mes paroles de vieux viveur sceptique, aviezvous bien deviné le sentiment fort, et si grave, qui m'attachait à vous ?... Enfin, n'y pensons plus C'est fini ! c'est fini !
Par folie j'ai manqué ma vie, par lâcheté j'ai tué la sienne ! Oui, c'est fini du printemps... c'est bien fini de Bourire... Le temps me crie : « Passe, ma fille ! Tu as coupé toutes tes fleurs en avril !... Chaque année il y en aura pour d'autres sur la terre, mais le printemps qu'on tue ne ressuscite jamais ! »
CHAVRES
Quelle erreur !... Ne pas ressusciter ? La vie est plus riche que ça ! Elle a d'autres ressources !... Vous aimerez un jour...
aïo LA POSSESSION
JESSIE
Non, non... Jamais... jamais plus ! Quelle horreur, cette idée !... On peut vivre sans amour !... Je vous l'ai dit : je vivrai seule... Je ne veux plus appartenir à personne.
CHAVRES
Mais c'est impossible, mon enfant !...
JESSIE
Le remords de n'avoir pu supporter la misère me soutiendra. Je travaillerai ; il y a des métiers honorables.
CHAVRES
Lesquels ? Pour une jeune femme de votre sorte.?... Non, tant que la société sera organisée comme elle l'est, ce sera un vœu héroïque et vain que celui que vous formulez là!... Et puis, le travail ne s'improvise pas, ou il n'est que misère... D'ailleurs, quand votre deuil sera éteint en vousmême, vous vous apercevrez vite que la femme doit toujours appartenir à quelqu'un. C'est la loi. Tant, du moins, que son célibat sera suspect, dans une société qui vit sous la loi de l'homme, son rôle demeurera d'être possédée... oui, possédée dans toute la force du terme, par ses maîtres, ses conquérants, bons ou mauvais. Autrefois, on disait : « La femme est créée pour le guerrier. » Nous avons amélioré la formule, mais croyez-en ma vieille expérience... à moins que la vie ne l'ait faite riche, artiste ou savante, elle est la satellite de l*homme, malgré le cri de révolte que vous poussiez tout à l'heure... C'est la loi.
JESSIE
Elle est inique... J'y échapperai, à cette loi des
maîtres, je vous le garantis !