GUERRE ET APRÈS-GUERRE
Je ne dissimulerai pas plus longtemps que le personnage principal de la Chair humaine est symbolique. C'est l'Hostie, l'hostie de l'immolation, la chair inutile, obscure, répudiée et tout à coup souveraine... Je ne dissimulerai pas non plus que, dans ces trois petits pasraeaux du triptyque, dédiés à Jacques Bonhomme, il est question de la guerre et de l'après-guerre. Le peintre a reproduit en raccourci quelques physionomies d'époque,, qui n'ont pas des caractères généraux, mais sur ta vérité et l'évidence desquelles il est impossible de ne pas se mettre d'accord, car le théâtre
n'est pas fait d'hypothèses ingénieuses ou rares, niais d'évidence. Comme d'habitude, et selon la règle de mes ouvrages, les idées incorporées sont facultatives pour le spectateur — une faculté dont certains ont abusé ! On peut, à son gré, ! suivre ou ne pas suivre le symbole et s'en tenir à la lettre exprimée, à l'action imaginée. Ce qui prime, c'est une aventure d'amour comme il y en avait aussi dans V Animateur, V Amazone ou les Flambeaux. Quant aux idées, généreuses, si ^mesurées et toutes de constatation, qui se font jour à travers la pièce, je souhaite, sans oser l'espérer, qu'elles ne soient déformées par personne. L'antithèse entre le deuxième et le troisième acte est simplement à l'image de notre humanité actuelle et de la nature humaine en général. Je me rappelle l'exaspération que produisit, chez quelques-uns, certaine préface à un livre de M. Stoullig, écrite en 1917. Mais je ma félicite de l'avoir écrite à ce moment-là et d'avoir perçu, dès cette époque, l'équilibre futur de l'après-guerre. Je termine en citant, de ces anticipations, ces quelques lignes, qui ne sont pas absolument étrangères au dénouement de ma pièce : s Dusse- je m'aliéner immédiatement quatre-vingts pour cent de vos lecteurs, je le déclare : à cette guerre. .. retenez-en l'augure, cher monsieur Stoullig... il n'y aura pas de dénouement.
« Ici, j'aperçois des têtes sévères et courroucées qui se dressent... a Quoi ? Vous ne croyez donc pas à la victoire, monsieur ? » Si, parbleu, comme tout le monde ! . . . Mais un dénouement est chose arbitraire et conventionnelle. A la cessation des hostilités, à la pacification des belligérants ne succédera pas du tout le rétablisse- ! ment des équilibres précédents, ni l'instauration — hélas ! qui en douterait ? — d'une nouvelle
a3o LA CHAIR HUMAINE
Arcadie. Le remous gigantesque mettra probablement un temps incalculable à s'apaiser. Les armes déposées, les traités conclus, mais c'est uniquement le premier acte de la guerre qui viendra de se terminer ! Alors commencera la seconde phase de la haine, la seconde ascension de la Misère humaine. Combien de temps faudra-t-il à la convulsion terrestre pour que s'apaisent ses derniers spasmes ?. .. Dix, vingt, cinquante, cent ans ?... Et pourra-t-on même alors donner le nom de dénouement à des aboutissements moins définis que nous ne le supposons et ne l'espérons pour la joie de nos petits- fils ?