ACTE DEUXIÈME
j'en suis réduit !... Voilà ce que tu exiges de moi î Mon fils !
Oui, ton fils, et bien à toi !... bien de ta chair ! Ah ! tu le sens, maintenant qu'il n'est plus ! Excuse-moi, jusqu'ici, chaque fois que je t'ai vu, jamais je n'ai osé te tutoyer !... ce ne sera pas pour longtemps... La prochaine fois, j'aurai repris l'habitude... Mais aujourd'hui... je ne pouvais pas faire autrement, n'est-ce pas, que de te crier (Avec désespoir.) : « Ton fils est mort !» ...
LEVASSEUR
Et à moi aussi... dans la douleur... tout naturellement, tu le vois, le tutoiement est revenu !... Les pauvres vocables qu'on s'est donnés dans la jeunesse nous remontent aux lèvres... Oh ! notre intimité de jadis a été bien mince ! Quelques heures volées à la discipline du lycée, les folies d'un mauvais garnement qui cherche ses distractions au domicile paternel... Mais, tout de même, nos lèvres ont prononcé certains mots... et elles les retrouvent aujourd'hui, trente ans après... pour la mort comme pour la naissance 1
JEANNE
Oh ! je sais bien que tu n'as jamais éprouvé d'amour, même une heure, pour la pauvre ouvrière en journée qui mit au monde ce gosse de hasard !... Je te vois encore, toi, avec ta pièce de dix-neuf ans, tout épouvanté de cette naissance, essayant de la cacher à tes parents... Maintenant, regarde, sa mort est presque aussi anonyme que sa naissance... Tu devras la cacher comme tu cachas son arrivée au monde ! Mais, lui, lui ! il voulait te parler, pourtant !... (Elle se lève et
a88 LA CHAIR HUMAINE
prend son petit sac, sur le bureau.) Il avait quelque
chose à te dire ! Il te Fa dit, Gabriel !... Quoi ?... je n'en sais rien ! mais tu vas être fixé là-dessus... Voilà pourquoi aussi je voulais te voir au lieu de t'écrire ! Je voulais te remettre ça !... Avant son départ, il avait classé quelques papiers et, bien en évidence dans un tiroir, il y avait cette lettre... La voici. . .A mon père, si je ne reviens pas. Prends...
Elle la lui tend. Il la décachette avec émotion, il lit. Des contractions de tout le visage indiquent l'angoisse intérieure.
LEVASSEUR
C'est simple... c'est très beau !... Un grand cœur, celui qui a pu écrire ces paroles mesurées, , si dignes et si simples, si naturelles ! Lis... Comme c'est beau 1
Il lui tend la lettre. Elle lit en pleurant. JEANNE, regardant Levasseur,
Ah 1 je le reconnais bien là i... Oui, c'est bien ce que je pensais qu'il t'avait écrit... des mots d'adieu : Mon père, je ne vous ai pas assez connu pour vous dire ici un adieu... Tiens, reprends ça... j dépêche-toi... J'aime mieux ne pas lire, ça me fait trop de mal 1
LEVASSEUR, timidement, il embrasse la lettre. Il la place dans son portefeuille. Un silence.
Jeanne, tu sais que je réservais une dot à < < l
enfant. Cet argent sera reporté immédiatemen
.IVntends que tu vives dans le plus
large oonfort. Si in persifles à travailler pour
occuper tes heures douloureuses, je tiens au moins
• que...