‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 180 sur 236 · ACTE DEUXIÈME a · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME a

très indulgents, avec une grande sérénité, une grande bonté ! Si tu l'avais connu, tu l'aurais aimé, va !... Dire que tu n'auras même pas entendu le son de sa voix... Tu ne l'as connu que clans des langes...

LEVASSEUR

Je l'ai rencontré jadis... à quinze ans... Je garde trois ou quatre visions de lui... Mais celle t[ui subsiste surtout, Jeanne, celle qui s'impose à moi en ce moment, c'est celle-ci : une chambre défaite... un lit... un berceau... deux petits poings recroquevillés !... Je vois la lampe... là... à droite... l'ombre portée de la tête sur le linge blanc...

JEANNE

Et moi qui ai trente ans de souvenirs remplis de lui... Je me demande si ce sera suffisant pour [n'intéresser à ce qui me reste à vivre !... Car maintenant, si tu savais, ces souvenirs à lui, ça me paraît ne faire qu'un tout petit paquet d'années, si petit ! si petit !... Il est vrai que le souvenir, je l'ai déjà usé à l'avance depuis qu'il était parti au front !... Je savais qu'il ne reviendrait pas... J'en étais sûre... comme beaucoup de mères... J'en avais fait le sacrifice dès le départ... [1 était mort pour moi depuis si longtemps que, \>vl vois, je peux t'en parler le cœur fendu, mais iéjà comme s'il s'agissait d'un deuil arriéré... ïatalogué... Je pleure, mais ce sont déjà des larmes aabituées... Tu vois, j'ai toute ma présence d'esprit... je mange... je vais... Je reprendrai mon travail dans quelques jours... Ce n'est pas une souffrance à hurler. Non, c'est une sorte d'empoisonnement... Voilà... je me dis, ce sera long, .rès long... seulement, j'ai la certitude que, tout ie même, j'en mourrai... Alors, cette pensée me

console un peu de ne plus entendre ouvrir la porte et crier tout à coup dans le dos : « B'jour maman ! Ça va la petite santé ? » (Elle fond en larmes.) Mon Dieu ! Mon Dieu !

LEVASSEUR, très ému, allant à elle.

Pauvre, pauvre femme, que je plains de tout mon cœur... Je veux améliorer désormais ta vie, tâcher dans une certaine mesure, au moins...

JEANNE

Mais non ! mais non ! Tu n'es pour rien dans cette abomination. Ne t'excuse pas... Ce n'est pas à cause de toi qu'il est mort, n'est-ce pas ?... Tu l'aurais reconnu, ce serait le même prix, au bout du compte... Alors ?... Seulement, je suis contente que tu aies pu me recevoir, que je t'aie annoncé moi-même le malheur.

LEVASSEUR

Avec des précautions si touchantes !

JEANKE

Et aussi que tu saches par moi que, précisément, parce qu'il n'était pas fait pour la guerre, lui si doux, si tendre, il a tenu à ne reculer, devant aucun danger, aucune attaque... Je suis sûr que de ça, tu es un peu fier, n'est-ce pas ?... Dis-lemoi, ça me fera plaisir !

LEVASSEUR

Hélas ! tu me demandes inlassablement de re« vendiquer l'orgueil d'une paternité, alors qu'il 04 s'agit pins que <l<' pleurer sur des cendres... Etre fier <1<' oelui dont j'ai abandonné la vie, et qui me. donne cette leçon de devoir par sa mort, voilà os

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