‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 195 sur 236 · ACTE DEUXIÈME 3o · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME 3o

LEVASSEUR

Sache ce qui se passe dans la vie de ton père, pénètre au delà de ses aspects, de cette surface aimable dont nous recouvrons tous plus ou moins notre vie intérieure ! Va jusqu'au cœur de celui qui t'as donné le jour... Car, vois-tu, c'a été un homme comme les autres, ton père, avec ses faiblesses, ses tares, ses qualités aussi, ses petitesses, et qui sait, peut-être aussi ses vertus... J'ai mon secret, Philippe... Il y a un mystère dans ma vie, un mystère que je vous ai soigneusement tenu caché. Aujourd'hui il n'y a plus d'inconvénients à ce que je te fasse l'aveu d'un passé que tu ne peux plus ignorer longtemps. Je considérerais maintenant comme un crime de prolonger ton ignorance sur ces choses révolues... Tu dois les connaître et les juger... (Un temps.) Tu n'es pas mon seul enfant, Philippe 1

PHILIPPE

Papa 1

LEVASSEUR

Ne te trouble pas... Ecoute... A dix-neuf ans, échappé de rhétorique, gamin ricaneur, ni chaste, ni vicieux, externe comme toi à Janson, quand je rentrais à la maison à l'heure du déjeuner, je lutinais bêtement et sans conviction aucune la pâle couturière à la journée qui s'étiolait chaque jour à la fenêtre du corridor... Je n'eus pas même l'excuse d'un semblant d'amour... (Levasseur $%assied.) Inconscience et vilenie de l'enfance... Mais la face des choses changea pour moi quand cette fille accourut un jour, affolée, à la sortie du lycée... « Je suis enceinte ! » Alors, ce fut la honte, l'épouvante 1 L'idée me vint de souffler le crime à cette malheureuse que je haïssais pour l'humilia-

3o6 LA CHAIR HUMAINE

tion qu'elle imposait à mon cœur orgueilleux de petit bourgeois. Je n'osai pas, je me résignai, hanté par cette seule idée : cacher la chose à mes parents, éviter la vindicte paternelle et les responsabilités de l'avenir ! Par bonheur, j'étais tombé sur une créature très douce, très humble, sincère dans son amour, résignée à tout... Aucun esclandre, aucune velléité de chantage n'était à craindre... Pour excuse, j'avais mes dix-neuf ans, tout écrasés sous l'importance de ces événements secrets ! Je me sentais mortifié jusqu'au fond des moelles par la vulgarité de l'aventure, par l'ineptie d'une vie gâchée peut-être à son aurore, à cause de cette Juliette à trois francs la journée !... Ma paternité précoce me semblait une tare indélébile... Quand l'enfant vint au monde au fond d'une mansarde, je ressentis pour lui une aversion terrifiée. Une véritable phobie me faisait même éviter dans mes courses le quartier de Paris où ce petit être commençait à menacer mon avenir... Je fis quelques dettes qui me permirent de subvenir aux besoins de la mère... Pas une minute, naturellement, l'idée de reconnaître l'enfant ne me vint à l'esprit, et pas une fois la mère n'eut l'audace de me le proposer... Néanmoins, c'était chez moi une gêne obscure, l'appréhension d'un chantage toujours possible. C'est pourquoi je voulus, coûte que coûte, me réfugier dans le mariage, comme dans une solution définitive. Il me semblait que, marié, absous, la vie enfin réalisée sous l'égide des lois, je n'aurais plus à redouter la résurrection de mon passé. Je me mariai donc à an âge absurde, inaccoutumé... Tu vins au monde et je goûtai enfin sans remords les joies saliihics do la paternité... L'autre, l'intrus, oh ! je ne l'abandonnai pas complètement ! La mère m'avait appelé au moment d'une fièvre

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