ACTE DEUXIÈME
Aimer une femme !... aimer !... Voyez-vous, petite, vous redoutiez de vous abandonner a un amateur d'expériences. Eh bien, non, je dissimulais, pour ne point vous effrayer, une attirance plus digne... Mes passions d'autrefois je les ai crevées sous moi. comme de vieux pur sang épuisés à la course... Il ne me reste qu'un cœur neuf, inemployé, tout enivré de vous... Je vous aime avec tendresse... j'aspire à vous... à cette convalescence... Votre fraîche image s'est installée ici, depuis des mois... Il y a si longtemps déjà que vous avez traversé les murailles!... (Etonnée de ce langage si inattendu de la part d'un viveur endurci, elle regarde les murailles désignées, naïvement, comme pour y
chercher une issue.) Allons, allons... pas de nuage dans vos yeux, toujours si limpides, si pétillants !... Quel contraste curieux !... Tantôt vous êtes une enfant enjouée qui oublie tout... vous avez quinze ans !... Tantôt on découvre en vous une maturité, une clairvoyance amère qui ferait croire à une très longue expérience amoureuse, si l'on n'était absolument persuadé que vous êtes demeurée sage, sinon innocente.
JESSIE, qui déchire maintenant des fleurs.
Ah ! mon ami, c'est qu'en effet la vie n'a pu me laisser beaucoup d'illusions !... Si vous imaginiez ce qu'est, au fond, l'existence ratée d'une jeune fille de mon espèce !... N'en parions plus... C'est fini !
CHAVRES
Vous avez lancé ça, comme vous auriez dit : « Tant pis ! on liquide ! »
C'est de votre faute aussi... Oui, vous avez adopté le ton grave et je me suis mise à l'unis-
son... Il ne faut jamais me faire réfléchir, moi !.. Ce que j'éprouve est assez compréhensible, n'estce pas ? Je pense... je pense à ma jeunesse avec ce qu'elle a eu de bon et de mauvais... à mon enfance qui finit ce soir.
CHAVRES
Impression, impression... voilà tout.
JESSIE
Oui... une impression. C'est comme si on délaissait des êtres jusque-là chéris, malgré leurs défauts... des choses aussi... des amis qui vous diraient de loin : « Qu'est-ce que tu fais là, ma petite ? » C'est comme s'il y avait quelque part, en ce moment, des yeux rouges qui pleurent derrièrun arbre, dans un jardin... là bas...
CHAVRES
Jessie, ne soyez pas inquiète. J'ai causé avec votre maman... Elle était calme, rassurée.
JESSIE
Oui... maman... elle ! Que voulez vous ? Je suis à la fois ici et là-bas. Je vous regarde et, en même temps, je songe à la soirée qui vient de se terminer là-bas... sous les tilleuls et les acacias de la terrasse... Ils jouent aux cartes... On a allumé la lampe... les papillons tournent...
Elle a le regard posé dans le vague, les doigts, machinalement, font tinter le cristal d'un verre.
Ce que vous éprouvez de si fort el do lancinant
est une ; m poisse connue, l'angoisse nuptiale...
<îz-vou8 aller, fermez Les yeux, ne pensez