‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 107 sur 126 · SCÈNE XI ISABELLE, JEANNINE, GEORGES · texte numérisé non relu

SCÈNE XI ISABELLE, JEANNINE, GEORGES

ISABELLE, prenant^ naturellement^ la main de Jcannine qui pause près (telle.

Tiens, lu t'es coupée?

JEANNINE

Oh! rien!... C'est en jouant dans le jardin. GEORGES, continuant de maugréer.

Ils sont d'une inexactitude intolérable, ces deux-là ! Et dire qu'il en est ainsi dans tous les ménages irréguliers!... Ça fait frémir! Eh bien, attendons, nous autres, mes enfants! Tournons-nous les pouces. {Les deux sœurs sont assises, prostrées. — Georges les regarde avec méfiance.) Étonnant combien ma lecture a l'air de soulever d'enthousiasme!... C'est dommage ! 11 y avait quelque chose, là!...

(// se frappe le front et rallume sa pipe.)

ISABELLE, à elle-même.

En jouant dans le jardin ! ... Ils ne m'auront pas même fait la grâce d'un doute!...

[Silence.)

GEORGES, de la table oit il soupèse son manuscrit. Alors, rien dans le courrier?

ISABELLE

Rien. [Georges se met à numéroter ses pages avec un crayon. Isabelle, immobile, assise sur un canapé'. Jeannine se lève distraitement et va dans le forulde la pièce, loin, derrière le canapé', prendre une guitare qui se trouvait là. Elle l'accorde.) Comme ils ont l'air naturel. C'est efTrayant !

GEORGES, numérotant.

Cinquante, cinquante-deux... Bon! où est le cinquante et un ?

[Les cordes pincées de la guitare sonnent une à une dans le vide... Chacun est à sa pensée.)

ISABELLE, à elle-même.

Comme ils doivent se comprendre dans le silence !... (Haut.) C'est décidément une femme charmante que cette Odette.

GEORGES, continuant de numéroter.

On est sûr de la trouver là, au moment où on en a besoin. Ah! c'est la vraie amie! Tamie des mauvaises Iv'iir.'v Cent vingt-deux, cent vingt-trois...

ISABELLE, à part.

Elle se met derrière moi, pour que je ne puisse pas la voir. Il y a la glace, ma petite ! [Elle saisit nerveusement un miroir à portée de sa main.) Elle lousse. Est-ce bêle! GEORGES.

\ ictor vaut mieux. {Comme personne ne repond, Georges ft've la tête et contemple la scène. A port, entre les den/f.) — Bigre ! Le silence est tendu. Il y aura de l'ora-a-ge ! [Haut.) Je me demande si je dois laisser subsister cette phrase qui ne me paraît pas bien académique pour moi, mais si humaine, pourtant, si humaine!... {D'une voix ^rai'e et profonde.) Qui me dira pourquoi, au théâtre, datis les silences solennels, les acteurs boutonnent le dernier bouton de leur redingote?

(fît après avoir mesure' d un nouveau coup iVaeil In scène et les deu.v femmes immobiles, d'un geste large, il boutonne son veston, avec une Joie féroce et solitaire.)

ISABELLE, tout à COUp,

C'est charmant !

GEORGES

N'est-ce pas? {.i part.) Il y aura de l'ora-age!...

// referme un tiroir. La guitare égrène toujours <!es notes fausset.)

30i L'ENCHANTEMENT.

ISABELLE, à part.

Elle lui tend les lèvres! Oh! la petite rusée! la rusée. Elle lui envoie un baiser! Cela a l'air d'une petite grimace de rien du tout... {Un sourire effleure les lèvres de Georges qui relit une pcige.) Ah! il a souri! Je suis blême!... C'est affreux... Elle se rapproche. Ah! mais ils se moquent de moi! Je vais le leur crier!... C'est trop, à la lin !... Je suis là, pourtant, je compte, j'existe... [Soudain, haut, éclatant. )(jeovge?,yeTC\hTa,?>SQ-TCio'\.[George.\\ stupéfait, lève la tête.) J'ai dit : Embrasse-moi !

[La petite n'a pas bougé. Elle regarde sa sœur avec une haine indicible. Puis, elle Jette la guitare et s'enfuit, muette, claquant la porte.)

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