‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 116 sur 126 · SCÈNE III JEANNINE, GEORGES · texte numérisé non relu

SCÈNE III JEANNINE, GEORGES

GEORGES

Ah! c'est vous ! Justement, pas fAché de vous rencontrer !... {Il pose la lampe.) Ah, bien ! vous n'avez pas de toupet! Vous attendez là, tranquillement, à pied de bas.

en vous tournant les pouces, que je vienne vous dire des douceurs!... Après la scène inimaginable de cet après-midi!... Voire sœur, depuis ce temps, ne se remet pas de l'attaque de nerfs que vous avez provoquée. Notez que j'ignore ce qui s'est passé entre vous deux et ce que vous avez peul-ôlre osé lui faire croire, pour qu'elle en soit arrivée là !... j'ai peur de comprendre!... Toujours est-il qu'il n'y a plus de raison humaine qui tienne !... La démence du sacrifice bat son plein ! Tout c« que j'obtiens d'Isabelle, ce sont des phrases <le ce genre : « Elle est à toi !... Soyez heureux! » Vous avez tramé là une petite intrigue malpropre et méchante, à mon insu... Il y a deux mois que vous manœuvriez... et entre vos deux sourdines, moi, j'ai été joué!... Eh ! ma petite, voilà qui est fini, celte fois... Vous allez partir.

JEA>MNE.

Oui, un peu de patience... Je vais partir, en elTel, et c'est pour cela que je suis ici. Georges, pour que vous me donniez l'adieu (jue j'atlends depuis si longtemps... avant que je disparaisse à jamais...

GEORGES, Matant.

Oh ! fini, celte fois !... Ily a des bornes aux meilleures plaisanleries !... C'était trop commode, en vérité ! « Vous ne voulez pas faire un petit tour de promenade ? Non? Ça vous déplaît?... Crac, je me tue !» Ah ! vous l'aviez trouvée, vous, la formule!... Mais celle fois...

(// lui secoue vigoureusement les bras.)

JEANMXE.

C'est cela... tenez-moi les poignets... étouffez-moi... J'entends gronder votre voix sur ma tête... c'est délicieux...

GEORGES

.M vous m aimez voilà la minute de me le prouver et de vous faire pardonner votre sinistre comédie. Je m'adresse à la grande Jeannine... Vous ne pouvez pas

L ENCHANTEMENT. 5'Jl

4er un jour de plus ici; lépreuve est faite... Il faut e vous parliez... [Vivement.) Quand je dis partir, je veux dire, bien entendu, vous absenter ([uolques semaines... quelques semaines au plus... un voyage de rien du tout avec madame Heiman... une excursion ilnns les Alpes [il fait un grand geste vague; — se rcpre- 'tt), dans les petites Alpes... lesAlpilles !... Nele faites jas pour Isabelle, Jcannine, si vous ne lui consentez pas ce sacrifice, faites-le pour l'amour de moi î...

JEANNINE, lui parlant tout près dans V obscurité profonde .

Mais oui... mais oui... Inclinez un peu votre lOte sur moi, et tout sera dit. {Mouvement de Georges.) Ne me troublez pas... C'est ma grande dernière minute... J'exécuterai tout ce que je me suis promis, point par point. Voyons... par ordre... que je ne m'embrouille pas... [Elle met ses mains sur sa figure et parle aicc une i'oix nouvelle, tindde et basse.) Ecoutez, Georges... d'abord... oh! j'ai la gorge sèche... laissez-moi... laissez-moi vous dire tu ! Cela, d'abord, je me le suis promis... Oh! je ne vais jamais pouvoir oser!... [La voix nés t plus qnun souffle imperceptible.) Toi, toi... mon (ieorges... je t'aime... Oh I je suis toute rougissante... si TOUS me voyiez dans l'obscurité!... C'est exquis... C'est ainsi que je vous parle quand je suis seule dans ma chambre... Quel bonheur! je vous dis tu, comme si c'était vrai...

(.EORGES.

Vous m'aimez, dites-vous? Mais quelle sorte d'amour est le vôtre ?... Je ne peux pas y croire. Non, non, je n'y crois pas, c'est inutile !... Commencez par me le prouver... Vivez pour moi, si vous m'aimez... Ah! si vous me montriez un peu de dévouement, .si... ah!...

JKANMNE.

J'avais préparé des phrases, vous m'avez embrouillée !... Oh ! seule, je vous dis des choses, des choses !... je les marque pour vous les répéter... vous seriez con-

oi2 L'ENCHANTEMENT.

tont... mais je les oublie après... Je n'ai pas beaucoup de bonheur, vous comprenez...

[l'ille est tout proiLr tnnt nrn/h^ rjr /ia\ et parle, les yeux clos.)

GEORGES, nervctt.v.

Ne me faites pas repentir d'être resté, Jeannine... Remontez dans votre chambre.

JKANNINE, laissant glisser son front le long du bra^ de Georges.

Je perds la tête... je ne sais plus, moi... je vous aime,

Ail ! détestable rusée qui voudrais lasser mon courage!

JEANNINE

Ce rêve, pourtant ! ce rêve ! Être serrée une minute dans vos bras !... Je serais partie consolée... Vous êtes bien cruel, allez !... Je m'étais tellement dit : Dans tout ce que j'oserai lui crier, il y aura bien quelque chose pour l'émouvoir... Et ce sera comme lorsque je cours dans la prairie en chantant : * Je l'aime ! je l'aime! je laime ! » [Mouvement de Georges.) Ah! je Vois cela! VOUS détournez la tête... Vous me trouvez répugnante à vous dire ces choses... vous détournez la tête... C'est une petite fdle de seize ans qui parle ainsi !... Eh bien, est-ce que vous croyez que je ne me lais pas horreur, moi !...

GEORGES

Mais non, pauvre enfant, mais non... Ce sont d'autres pensées qui m'agitent et m'épouvantent!... Crois-tu que je n'entende pas cette mendicité de tendresse, crois-tu que je ne voie pas le trouble qui a détruit l'harmonie dans ce corps brûlant et cette petite têle égarée, ivre d'amour et de mort!...

JEANNINE

Dieu, qu'on est bien contre vous !... Je vous aime !... Et puis on a fait sécher les châtaignes sur le perron, dans la journée... et c'est ça que c'est si parfumé...

L'ENCHANTEMENT. r.25

Dieu ! qu'on est bien ! Vous sentez mon cœur qui bat contre vous? Écoutez, je ferme les yeux... je ne verrai pas quand vous m'embrasserez.

GEORGES

Jeannine! Jeannine !

JEANNINE, avec un petit éclair (htns les yeux vite réprime. Oh! Je savais bien que vous étiez bon! Dieu, je

ais pleurer bien sur, je vais sentir que vous me -<'rrez dans vos bras... Oh ! Georges ! quelle joie ! vous in'aim... Non, non, j'ai eu tort... je n'ai rien dit ! Ce n'est pas vrai, non, vous ne m'aimez pas !... vous allez membrasser seulement... je n'ai pas dit que vous maimiez pour ça. ...Oh! Georges... c'est moi qui t'aime, t'aime, t'aime !...

GEORGES

Mais taisez-vous donc î

(D un mouvement nerveux, irrésistible, il la saisit brutalement. Jeannine a un en étouffé en s'abattantsur \u poitrine. Ils restent ain.fi lèvre à lèvre, un grand moment, dans le rond clair de la lampe. Des phalènes, autour d'eux, cognent l'ombre; un pic-vert réveillé traverse la prairie en criant, et le croissant de la lune, au loin, filtre à ras de terre, dans une haie, au bout du jardin... Des pas ont retenti sur le perron... la porte grillée a battu... Georges et Jeannine se détachent brusquement, ils se renfoncent dans l'ombre. Une silhouette, dehors, la main pose'e sur le boulon de la porte, les regarde... Georges va nu-devant d'elle et ouvre lui-même vivement.)

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