‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 12 sur 126 · AND HÉ · texte numérisé non relu

AND HÉ

Esl-elle gentille!... Il faudra venir me voir... Venez ch»'/ iTH li demain dans l'après-midi, à deux heures.

GYSÈLE, feuilletant une partition.

Quelle est cette partition? Il y a de la musique dans votre pièce?

ANDRÉ

Je ne .sais pas... Dites... demain?... Qu est-ce que m)us faites dans la journée?... Vous n'êtes pas très libre, peut-ôtre?

GYSÈLE.

Oh! je suis complètement indépendante. Personne n'a à me demander compte de mes actes.

ANDRÉ

Alors?

GYSÈI.E.

Ah ! il y a de la musique. Est-ce madame Valgy qui chante?

ANDRÉ

Non, elle danse.

Vous savez qu'on nous regarde, à côté.

ANDRÉ

Ça ne fait rien. Nous ne faisons rien de mal, n'est-ce pas?

GYSÈLE.

De quoi avons-nous l'air? {Rires au- fond.) Vous entendez?... On se fiche de nous.

ANDRÉ

Eh bien, quoi? Regardez mon air dégagé... Faites de même... c'est un ton à prendre. Supposez que je vous dise : « Je vous aime », écoutez comme je dirais ça dans les dents... personne n'y veri'ait rien... Je vous aime, je vous aime, je vous aime...

GYSÈLE.

Oui, mais vous ne me le dites pas.

ANDRÉ

Je m'en garderais bien!... Ya-t-il rien de plus sol et e plus borné au monde que : < Je vous aime • ! Que ire après? C'est fini... Non, ce qui est varié el pro-

ond, c'est ce qu'on ne dit pas, c'est l'insignifiance des aroles à qui nous faisons porter tout notre pauvre petit ifini... Il y a mille fois plus d'amour dans certaines lirases banales de conversation que dans : « Je vous ime »... jdicoutez, en ce moment vous pianotez trois lesures de musique et personne au monde ne peut avoir ce que j'y mets d'amour dans ces trois mesures... // fredonne.) Comme c'est vous, cet air-là \...{Il fredonne lus doucement.) Et c'est la vie, qu'on puisse entrer dans \n salon et y entendre : « Voulez-vous du café? • sans

âC douter que ce « Voulez- vous du café? » veut pent-f^tre

dire des choses charmantes ou infinies...

GYSÈLE.

Vous êtes drôle !

ANDRÉ

Je ne vous dis pas des phrases aussi poétiques pour [lie vous me répondiez : vous êtes drôle. C'est vrai, a!... Écoutez, je vous attendrai demain toute la jourlée... je bouleverse exprès pour vous des tas de choses pressées, des affaires urgentes... Je ne reviendrais plus ! à-dessus... mais vous avez compris?

GYSÈLE.

Serez-vous en négligé, avec des poignets de dentelle

pI lin b!-ncr>lo( d'or?

ANDRÉ

Je ne plaisante pas. C'est très sérieux.

GYSKLE.

Je le vois bien.

ANDRÉ

Vous êtes adorable. Et je vais être très malheureux.

GYSÈLE.

11 vaut mieux que nous ne nous revoyions pas.

80 LE MASyUE.

ANDRÉ

FounjUDi?

Qu'est-ce que vous trouvez de bien en moi? Dites vite, parce que papa va revenir?

ANDRÉ, riant.

Mais tout. Vous avez une forme de menton ex-tra-ordi-nai-re.

GYSÈLE.

C'est tout?... Ce n'est pas beaucoup.

ANDRÉ

Vous avez une chose que j'adore... le nez et la bouche en contradiction; oui, vous avez le nez qui fait uif, uif, uif... et puis la bouche qui fait eh, eh, eh...

GYSÈLE.

Ah! j'ai le nez qui fait uif, uif, uif...

ANDRÉ

Et vos cheveux sont d'une couleur délicieuse de cigarette américaine.

GYSÈLE.

C'est bien ça. Il ne faut plus nous revoir.

ANDRÉ

Quel rapport?

GYSÈLE.

De quelle couleur vraie sont-ils, mes cheveux?

ANDRÉ

Blonds.

Si vous m'aimiez, demain ils seraient verts.

ANDRÉ

Pourquoi verts?

GYSÈLE.

Ou bleus... parce que vous les trouveriez d'une couleur exceptionnelle... Mais quand vous auriez cessé de m'aimer, ils ne seraient ni blonds, ni bleus, ni verts... Ils seraient de cette couleur indistincte et laide qu'ont tous les cheveux des femmes qu'on a aimées.

ANDRÉ

Ce nest pas juslifié du tout.

GVSÈLE,

Mais si. Pour vous autres, hommes, il n'y a que deux ortes de beautés, celle des femmes qu'on n'a pas encore eues et celle des femmes qu'on a eues... qui toutes se valent... Et comme je tiens à ma beauté...

ANDRÉ

Oh! vous voulez poser à la jeune fille à aphorismes!

GYSÈLE.

Quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je nïs très franche...

ANDRÉ

Vous êtes franche?... Alors, regardez-moi bien dans les yeux... Croyez-vous que je sois affolé... littérale- I ment affolé par vous?

GYSÈLE, f?ien dans les feux.

ANDRÉ

Et que je veuille vous le dire et vous voir, et que je

I ne vais plus penser qu'à vous?...

GYSELE.

Oui.

.\NDRÉ.

Et que vous viendrez demain?

GYSÈLE.

Voilà papu.

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