SCÈNE IV (lENEVIÈVE, NETCHE
NETCHE, ^e levant pour se dégourdir.
Enfin!... J'allais leur proposer de jouer à pigeonvoie... Qu'on est poli en Russie !
[Elle c/iantonnc.)
L'adjudant dit : « Nom de nom, Bougre, bougre, mon capitaine! »
GENEVIÈVE
Taisez-vous ! Si on vous entendait !
NETCHE.
On vous prendrait pour ma damo de compagnie. Ça vous vexerait.
GENEVIÈVE
Ce bon Félix!... J'aurai plaisir tout de même à le revoir... Avouez que dans toutes ces affaires il a été charmant... si discrètement dévoué... pour toutes ces questions odieuses de notaire... ces formalités indélicates du divorce. J'ai hâte de savoir s'il va nous apporter quelque chose de définitif...
NETCHE.
Je ne blague pas votre caniche... seulement, n'exagérons rien... Il travaillait un peu pour son compte.
GENEVIÈVE
Oh! son compte!... Pouvez-vous dire! Rien n'est moins vrai ! Il sait que je lui suis reconnaissante d'une affection si dissimulée et si intense, voilà tout. Évidemment, il se doute bien aussi que le jour où je me déciderai, le divorce prononcé, et bien plus tard encore, à choisir un compagnon sûr, un ami suivant la formule, pour me voir vieillir, en échange de ces bons sentiments dont se font les amitiés durables, il se doute bien, évidemment, que ce ne sera pas un autre que lui...
NETCHE.
C'est ce que je dis... Le bail est consenti à longue échéance. C'est dans le tempérament des Françaises de ne pouvoir vivre seules... Ne discutons pas... Seulement, quand je serai h Londres, vous savez, ça se fait aussi bien qu'ici et plus rapidement, ces petites opérations !... et ça ne m'occasionnera pas de dérangement... GENEVIÈVE, se balançant dans le rocfàng,
A moins que je ne prenne goût définitivement au voyage, et que je ne devienne, Netche, la solitaire des tables d'hôte... la dame en noir « qui a dû être jolie... » J'aime le voyage pour lui-même, le train, son dorlotement, son sommeil, avec le long chapelet des stations qu'on égrène... on n'est nulle part, hors du sol... c'est bon. Toute votre vie suit aux bagages... Être un peu comme ces employés de sleeping, dont j'ambitionne parfois la vie, avec leurs longues journées vides où ils n'ont qu'à regarder monter et descendre les fils télégraphiques, derrière la portière d'azur... Et je me sens déjà, Netche, cette dame en noir, qui a dû être si jolie et qui descendra sûrement demain à Iheure triste de la table d'hôte.
NETCHE.
C'est égal, mon àrae pratique de Saxonne s'habitue mal à l'idée que ce qui vous sépare, c'est une faute imaginaire!... « Le Sganarelle imaginaire »... tiens, voilà pour lui !
GENEVIÈVE
En tout cas, vous n'en pouviez nier l'efficacité? Et puis ne dites pas de mal de mon mensonge. J'en suis très fîère, vous savez ?
NETCnE, levant les bras au ciel.
Si je le sais !
GENEVIÈVE
Et si jamais le bon Dieu — qui saura apprécier— me dispense du Purgatoire et me fait entrer au Paradis, ce nf '^era jamais qu'à cause '!•> '-'^ o'Mif ni.>nt;.>iiin'-!;"i.
NETCHE.
Vous avez fait aussi votre petite pièce; ça se gagne! Cabotins !
GENEVIÈVE, faisant la grimace.
Oii ! celte vilaine Netche ! Non... pas cabotins... nous sommes... [FAle cherche.) les imprésarios de notre bonheur... voilà. Ça, c'est une définition qui me plaît.
[Elle rit.) NETCHE.
Si vous le pouviez, comme on sent que vous veilleriez encore de loin sur son bonheur, à votre homme !
GENEVIÈVE
Je n'aimerais pas le savoir malheureux, voilà tout... Mais quant à m'en occuper jamais, ou à me donner une once d'émotion à cause de lui... ah! non!... Penser que j'ai été jadis assez bête pour me faire tant de mal?... Tout est passé. Tenez, dans le livre que je lis là, il y a cette phrase (on dirait un proverbe oriental) : « Quand tu sens que tu vas pleurer, pense à la stupidité de la cause et tu souriras ». Maintenant, s'il arrivait quelque chose, n'importe quoi, je crois que je saurais sourire et m'en tirer de l'a<;on spirituelle, ce qui est tou jours, après tout, la vraie façon de s'en tirer.
[Reviennent les Russes.)