‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 44 sur 126 · SCÈNE VI GENEVIÈVE, GYSÈLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI GENEVIÈVE, GYSÈLE

GYSÈLE.

Madame... toute la journée j'ai hésité vingt fois à vous aborder... excusez-moi... Je sais que c'est contraire à toute espèce de correction, et vous devriez en effet vous retirer. Mais il n'y a pas d'audace de ma part. J'ai une chose très grave à vous dire. Vous pouvez passer sur les convenances avec la petite Dartier, allez!... Maintenant, madame, je n'insisterai plus... j'aurai fait mon devoir en vous priant de m'écouter.

GENEVIÈVE

Mademoiselle, ce n'est pas une affaire de correction, mais je doute que vous ayez à me dire quoi que ce soit qui puisse me concerner... et je vous prie de ne pas insister.

[Elle fait un pas vers la porte.)

GYSÈLE.

Si, madame, si, justement quelque chose qui vous concerne !... Mais, je vous le répète, vous êtes dans votre droit en vous retirant et j'aurai fait mon devoir.

GENEVIÈVE, après une hésitation.

Si c'est important, dites rapidement ce que vous avez ;i me dire, mademoiselle.

GYSÈLE.

Vous le pouvez d'autant mieux que je n'étais rien dans la vie de monsieur Demieulle ^quand vous vous êtes séparés. El lorsque nous nous rencontrions chez madame Slumpfer ou aux répétitions, j'ignorais tout de votre vie.

GENEVIÈVE

Je le sais.

I4<. LK MASgUE.

GYSÈLE, cinhiirras.sée, cherchant le.<t mots. Je me fnis engager à l'Odéon et je quille demain MoDlo-darlo. Je m'en vais.

GENEVIÈVE

Avec monsieur Dcmieulle?

GVSKLE.

Sans monsieur Deraieulle.

GENKVnîVE.

Ahî bah!... Eh bien, mademoiselle, je ne saisis pas rinlérèt que peut avoir pour moi un engagement... évidemment appréciable, et dont je vous félicite... mais ce doit être affaire entre vous et monsieur Demieullo, un départ conclu entre vous depuis longtemps et auquel je ne suis, je suppose, en rien mêlée.

GYSÈLE.

Vous vous trompez, et c'est parce que vous él"- là que j'ai pris une détermination aussi rapide.

GENEVIÈVE

Je ne comprends plus.

GYSÈLE.

Les raisons pour lesquelles je quitte m.i \ n- aciuelle vous importent peu, madame... mais mon devoir était de vous dire en parlant : il n'y a qu'une seule femme qu'il aime. Et ces^i vous.

[Un silence.) GENE\ij. »:^, ci'i un ^11 lit sourire, J-e vous remercie mademoiselle, vous êtes bi«iî aimable !... Mais ce que vous me dites là, je n'en ai jamais douté, croyez-le bien. Cela ne m'apprend rien... Alors?... GY'SÈLE, flé»arçonnée.

Alors, quand j'ai appris votre présence ici môme, ma résolution a été prise. Je me suis dit : « S'il est un instant de partir, c'est celui-ci... On ne sait pas cequ'oii laisse dorrière soi! »

GENE^^È^•E, ironique.

Ah ! très bien, je comprends... vous espériez que je

•viendrais gentiment prendre la place vacante et vous . DUS disiez que l'occasion était bonne de mettre votre fuite à exécution; il serait toujours en pays de connais-

ince, le cher homme! Et. on ne sait pas, des fois,

est-ce pas?... C'est simplet comme raisonnement,

lais désarmant...

GYSÈLE.

Maintenant, c'est dit... je n'aurai plus rien à me reprocher.

{Elle salue et se retire.)

GENEVIÈVE, l'appelnnt.

Je ne suis pas curieuse, mademoiselle, mais pour uels motifs le quittez-vous si mystérieusement ?

GYSÈLE.

Oh î il n'y a pas de mystère... Quant aux raisons, vous imprendrez qu'elles soient difficiles à vous donner...

GENEVIÈVE, ironiquement sincère.

Mais, chère mademoiselle Dartier, ne vous gênez donc pas pour moi !... Sérieusement, entre nous, croyezvous que l'ex-femme d'André ne doive pas être blasée iir ce genre de rapprochements ? Je n'en suis pas à ça jnès, vous pensez bien !... J'en ai connu d'autres. Et "est de la si vieille histoire tout cela ! André m'est devenu si totalement étranger ! je m'informe, mais à uur titre de renseignement... parce qu'en effet c'est... urieux d'apprendre une chose comme celle-là... Mais jt; vous en prie, ne vous gênez donc pas!... Vous voyez avec quelle simplicité j'agis... Ou'est-ce donc ?... Rai- >ns de...

GYSÈLE.

Oh! mon Dieu, tout et rien... Si vous désirez savoir, 'la peut très bien se dire... Au fond j'étais née pour théâtre, uniquement... Je n'étais pas habituée aux artistes, aux vrais. Cela ressemble si peu à ce que j'ai vu autour de moi!... Oui, je n'étais pas destiné à un artiste trop compliqué... Je ne comprends pas celte psychologie, ri^s. \\t\\(^x\r(^< ro< rr\< Nous ne parlons

148 r^<M"':LI*^ MASQUE.

même pas le même langage... Et puis, coramenl dire... Il n'a pas des sentiments... {Elle cherche et puis laisse tomber de ses lèvres avec un snobisme très accentué et un peu nu'prisnnt.) d'homme du monde... Est-ce que je vous choque en disant cela ?

GENEVIÈVE, amusée et faisant des gestes de d(^négation. Du tout, du tout !...

GYSf'LE.

Vous souriez?

GENEVIÈVE

Oh ! du tout... mais pendant que vous parliez, mes yeux sont tombés sur une phrase de ce livre que je lisais tout à l'heure : « Quand tu sens que lu vas pleurer, pense... [Elle s'arrête, la considcrc. et avec un snr/rirr.)

aux autres... »

GYSÏLE.

Je sens bien que vous me prenez pour une pelilc bêle... Non, madame, non... Je suis seulement d'un autre bord, d'une autre espèce, voilà tout... 11 y a des races qui ne peuvent pas se rencontrer. La mienne est faite pour produire des ratés, des aventuriers ou des grues... vous voyez que je ne m'illusionne pas!... J'ai la consolation de penser que je m'en tirerai seulement avec un peu d'élégance... Ce ne sera pas plus gai pour cela !... Je suis de celles dont les hommes disent : « C'est une rosse !» Et en effet, j'ai un grand besoin de liberté et pas de cœur. (Geneviève sourit. Gysèle la regarde dans le blanc des )eux.) Ne riez pas, madame, c'est très douloureux. [Devant l'expression sérieuse de Gjsèlc, Geneviève s'arrête.) Môme quand on pleure à côté de moi, même quand c'est quelqu'un que j'aime, j'ai l'impression d'un grand vide sec au cœur... et de l'impatience... Tous les jours, on se dit : Ça viendra, ça viendra peut-être... et de jour en jour c'est l'impression, au contraire, que ça manque sous le pied à chaque fois... C'est excessivement douloureux, madame. Ceux qui n'ont pas subi cette sorte d'effort et de vide ne

peuvent pas comprendre... mais chacun a sa manière '• souffrir, croyez-le bien; quelle qu'elle soit, elle (■rite un peu de respect... et on ne ^ait pas, quand on ne l'a pas éprouvé soi-même, ce que l'on peut souffrir de ne pas pouvoir aimer, et ce que représente de torlure et de bonne volonté une larme de petite rosse.

[Elle a dit cela ai'ec un simple orgueil, redrexxant sa tête, les yeux e'claire's et un pleur vif et rapidement essuyé.)

GENEVIÈVE

Je VOUS demande pardon si je vous ai blessée, mademoiselle... Je n'ai pas eu cette mesquine intention... et

n'ai aueun motif de vous en vouloir.

GYSKLE, se laissant aller avec plus d'expansion.

Il n'y a pas que de ma faute d'ailleurs... Je dois le dire, les femmes comme moi se feront toujours diffici- ' "ment à cette vie très., spéciale... Il a gardé, affiché

s relations avec cette Valgy... il a combiné des

petites aventures diverses dont il m'a fait part d'ailleurs

avec une régularité parfaite... Pourquoi, grand Dieu!

besoin extraordinaire de tout dire !,.. Ah ! jeu ai vu

peu de temps !... Il ma demandé de recevoir amica-

aicut, comme des égales, d'étranges personnes... 11... Et puis, laissons cela... Il est possible que je ne fu=;se pas née pour l'amour, mais c'est bien lui en tout

s qui m'en aura fait passer l'envie !... Ah ! ils ont été

lis nos six mois !...

GENEVIÈVE, /inchant la tête.

Je vois, allez... je vois... En une seconde, pendant que vous me parliez, toute votre intimité vient de m'apparaître... C'est extraordinaire ?... Je reconstitue tout... Je vous vois là à ma place, vous qui avez pris la suite {\c mon existence... lui, boudeur sous la suspension de la salle à manger... le vide de votre intimité pendant que le poêle de l'atelier crépite. J'entendrais sonner la pendule ! Que c'est piètre, mon Dieu ! et que c'est donc toujours la môme chose)...

GYSKLE.

Oui... c'est pièlrc, comme vous dites... Mais maintenant, fini... je m'en vais... je n'ai plus la force !

GENEVIÈVE

Et ces mots!... les mêmes phrases... les mêmes gestes presque !... Comme c'est curieux tout cela !...

GYSiiLE.

Alors, j'ai écrit à papa... Il y a cinq jours... (vous voyez qu'à ce moment je ne pouvais pas prévoir cette rencontre) pour voir quel accueil on me ferait à la maison, et si l'on voudrait user d'influence pour me faire engager ministériellement. Voici ce que j'ai reçu {Elle lit la lettre.) « Ma fille, ta mère est prête à te pardonner ; j'ai vu le ministre, hier, et moi, me souvenant des sentiments généreux que Ion pauvre grand-père nous a inculqués, je ne mets aucune condition au plaisir de te rouvrir les bras... Post-Scriptum. — Puisque lu es à Monte-Carlo, veux-tu mettre un louis pour moi sur le 26 et un autre sur le 52 ? » GENEVIKVE, riant.

Il ne perd pas la carte, monsieur votre père.

GVSÈLE.

Ah! c'est encore un type... délicieux, celui-là!... {m/e se lève.) Enfin, voilà... voilà...

GENEVIÈVE

Eh bien, mademoiselle, résumons... .le comprends votre démarche et vous voyez que je n'ensuis nullement formalisée. Seulement c'est irrémédiable... Jamais, quoi qu'il arrive, dans quelque embarras qu'il se trouve, je ne retournerai auprès d'André {Appuyant sur les mots), vous entendez, quoi qu'il arrive... C'est enterré...

GYSfùLE.

Alors, tant pis !

GENEVIÈVE, vivement.

Mais si je vous ai écoutée sans vous contredire, je suis loin cependant de penser comme vous... A votre

place, mademoiselle, je réfléchirais avant de faire une hose irréparable dont vous pourrez vous repentir... Oui sait si son bonheur n'est pas en vous?... Vous allez peut-être lui porter un coup très dur... Vous vous ' lompez en disant qu'il ne vous aime pas : je crois au ontraire qu'il vous aime beaucoup... c'est vrai... J'ai été très malheureuse à cause de vous, autrefois. {Mouvement d'étonné ment de Gysè/e.)Oui, c'est à cause de VOUS que nous nous sommes séparés.

GYSiiLE, ébahie.

De moi ? C'est ma première nouvelle !

GENEVIÈVE

Vous savez, ce jour où vous êtes venue à la maison quand je partais... eh bien, je lui avais dit : « Fais ton choix entre elle et moi. . . puisque tu Taimes à ce poin t. . . » C'est à ce moment justement que vous êtes arrivée.

Il m'a raconté la chose tout autrement.

GENEVIÈVE

Eh bien, il vous a menti.

GYSÈLE.

Oh!

GENEVIÈVE

Vous voyez, il vous l'a caché pour ne pas vous montrer justement à quel point il tenait à vous... à quel point il vous aime... et...

{Elle s'arrête troublée devant le regurd de Gysèle. qui la fixe avec émotion depuis un instant.)

GYSÈLE.

Ah ! le gûcheur! le gâcheur! Il avait cette femme et il l'a quittée !

GENfcVlÈVE.

Que voulez-vous dire 1

GYSÈLE.

Comme c'est difficile à comprendre!.,. Vous ne voulez plus reprendre voire mari, mais tout de même

l.Vi Ll£ MASQUE.

vous ne voudriez pas qu'on lui fasse du mal, qu'on le ftsse souffrir... et alors, pour m'inciter à rester, vous allez mentir, essayer de me redontier du courage à mon tour!... Ah ! ne vous froissez pas, madame, de ce que je vous aie devinée ! C'est une pensée si délicate!... Eh bien, non, on ne le fera pas souffrir, ne craignez rien... Si peu que je sois dans sa vie, rien ne sera fait qui puisse lui être néfaste. Je ne partirai pas encore... Je ne ferai rien de brutal... Je reste encore, madame... j'essaierai. Je vous le promets, parce que maintenant je sens très bien que je le dois.

[Elle s'est levée, très se'rieuse et très respectueusement .)

GENEVIÈVE, après l'avoir regardée à son tour en silence.

Ah î oui, le gâcheur! Qu'il en aura été gâché pour lui ! et de jolies choses qui méritaient mieux... oui, ma foi, de jolies choses! {Avec un soupir.) Maladroit!..- [Elle se lè\'e.) Tenez, le voici qui ouvre la porte du hall. Poussez- vous uti peu à droite. Adieu, mademoiselle, nous ne nous re verrons plus... Je suis contente tout de même de vous avoir mieux connue... Dans toutes les âmes, il y a des hésitations, des timidités charmantes qui peuvent les rapprocher un moment... et des pudeurs qui les séparent pour toujours. Adieu, mademoiselle.

GYSÈLE.

Adieu, madame.

[Geneviève entre flans le tea room. Peu après parait André' par la porte du hall.)

SCÈIVIE VII ANDRÉ, GYSÉLE, puis NETCHE et un Garçon.

ANDRÉ

Tiens, tu étais là... On te ch'erche partout... Bouyou t'avait perdue... Tu n'es pas restée au théâtre?

GYSÈLE. î

Il faisait chaud... J'étais un peu fatiguée... Ça a bien marché ?

Pas mal. Public un peu froid, mais le troisième a porté... Oh! lu sais, à celte saison... Nous sommes au <".afé de Paris... on t'attend à souper... Viens-tu?

GYSÈLE.

Non, je suis trop fatiguée, je vais me coucher.

ANDRÉ

Bien... [Ln tt^m/>s.j Dis donc.

GYSKLE.

Quoi ? .

ANDRÉ

Tu sais qui est ici dans l'hôtel ?

GYSÈLE.

Oui... j'ai vu... cet après-midi.

ANDRÉ

Son gros Porthos est avec elle... Aramis ne doit pas être loin... Seulement, ces gens-là ça voyage avec des airs d'armée du salut et ça s'amuse en dessous... Le vice protestant est sentimental... heu h !

GYSÈLE.

Tu as tort de parler ainsi de la femme, mon ami... < le n'est pas indispensable.

ANDRÉ, nerveux et ironique.

Toujours drôle au bout de six mois d'entendre la maîtresse défendre la femme de son amant ! Patience ! Dans un peu lu me diras qu'elle a eu bigrement raison de me tromper comme elle l'a fait...

GYSÈLE, l' interronifUïnt.

Oui, je connais cette vieille histoire... Mais c'est curieux, si tu veux mon avis... il y a quelque chose qui ne m'y paraitpas clair dans cette histoire-là.

ANDRÉ

Que veux-tu dire ?

GYSÈLE.

Rien... une impression.

ANDRÉ

Si. Tu insinues... tu veux dire quelque chose...

GYSÈLE.

Rien... Je le dis ça en passant... une impression...

ANDRÉ

Qui t'est venue quand?... A quel propos ?... Pourquoi me dis-tu ça maintenant?...

GVSÉLE, se reprenant.

Mais je ne sais pas... Je n'y liens pas autrement... Nous n'allons pas entrer en discussion à celte heureci... J'ai sommeil. Bonsoir...

ANDRÉ

C'est que c'est si particulier ce que tu viens de dire, rapproché de certains renseignements récents qui m'ont frappé. Alors, rien ?... Tu ne l'as pas vue, par hasard?

Moi? Ce serait un comble!... Veux-lu me décrochor cette agrafe, qui me gêne ?

.(//.v sont (le face en ce moment; dans le fond posu- JSetche <pii s'adresse au lifterboy.)

NETCHE.

<^^lc muiisiriir n'ciame sa malle.

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