‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 5 sur 126 · LE PIANISTE · texte numérisé non relu

LE PIANISTE

Je vais attendre encore. Je suis habitué...

VOIRON, ramassant un jouet.

Oh ! chic !... la trompette du salé!... (// souffle dedans.) Moi qui ai toujours rêvé de jouer Hernani !...

EMMA et GILLET.

Assez!... Assez!... Raseur!...

SICAULT,

Voyons, mes enfants, commençons... En scène.

VOIRON, interrompant.

Pardon... avant d'attaquer. [A André.) Dis donc, mon petit, un mot.

ANDRÉ

Ce que vous voudrez.

VOIRON, l'amenant face au public, sur le fiei'ant de la scène.

Il y a quelque chose qu'il faut que tu changes à tout prix... non, non, lu ne peux pas laisser ça... impossible...

ANDRÉ

yuûi!

VOIRON, prenant le manuscrit au souffleur.

Tu me fais dire à la fin de ma déclaration une imbécillité... mais ça, ça le regarde; c'est loi qui es l'auteur. Ce qui me regarde, moi, c'est le ton. Eh bien, voilà 'indication que tu as mise dans ton texte : Avec pas-

<>n; tu as marqué avec passion « Tes yeux, ta bouche, i surtout le plus exquis de tes charmes, ta bêtise!... »

Il bien! jamais lu ne me feras dire ça... jamais le nublic ne comprendra !...

ANDRÉ

Cependant l'intention...

VOIRON, l'interrompant.

Tes intentions? Elles ne me regardenl pas tes inlent ions. On ne peut pas dire ces choses-là avec passion. Tandis que... ainsi... après « les yeux, ta bouche, et .surtout le plus exquis de les charmes », je me lève el avec mépris... comme ça... je laisse tomber... « ta bêtise ! » Alors, oui, comme ça le public comprend...

ANDRÉ

Mais le public, cher monsieur, nest pas une oie.

VOIRON

Tais-loi, lu n'y connais rien... Le public est un idiot...

C'est un fait connu, mon bon... ce n'est pas toi qui y liangeras quelque chose. Personne ne peut savoir

pourquoi, mais c'est comme ça... Si tu prends chacun

en particulier, si tu causes avec des gens bien, dans un lion ou dans un café {Sourire de DemieuUe.) — et ne "uris pas; je le prie de croire que j'ai fréquenté des «ns qui le valaient, dans ma vie! — ils comprennent,

oui... mais sitôt qu'ils sont réunis dans une salle, là>

i>4 LE MASgUE.

devant toi... (// montre la salle.) ils deviennent comme des moules... Comment ça se fait, je n'en sais rien... mais c'est un fait établi, mon petit!

ANDRÉ

Cependant...

VOIRON

Tais-loi, je te dis... Tu n'as pas la prétention de t'y connaître mieux que moi ? Il y a trente ans que je joue et que je n'ai aucun succès... alors tu penses si je le connais, le public !

ANDRÉ, sarcastlque et amer.

En effet... pareille compétence...

VOIRON

Si je te disais que ma femme n'a pas de tempérament, qu'est-ce que tu répondrais?

ANDRÉ

Tant pis ! ou : ah ! ah !

VOIRON

Rien. Tu ne répondrais rien... tu serais collé... Tu ne la connais pas ma femme ! [Avec un beau geste.) Eh bien, idem, attends de connaître le public, mon petit.

ANDRÉ

Permettez... la comparaison entre voire épouse et le public ne se tient pas beaucoup, ou alors, si vous n'avez pas eu plus de succès auprès d'elle qu'auprès du public, il y a quelqu'un qui me renseignerait mieux que vousmême sur les goûts de votre femme... c'est son amant.

VOIRON

Tu crois? (// siffle.) Gillet, le monsieur veut te demander un renseignement... cause-lui.

[Kt il s'en va, superbe.) GILLET, s' approchant aimablement.

Monsieur Demieulle !

ANDRÉ

Rien, rien, c'est une plaisanterie de Voiron.

GILLET

Ah ! Lien !... {Un froid.) Il en a parfois de lerribles... Ah ! on n'en fait plus de ce genre. C'est le type du vieil acteur.

ANDRÉ, clans les dents.

Du vieil acteur...

GILLET

Qui a connu le panache.

ANDRÉ, de même.

Qui a connu le panache...

[Silence. — Ils se saluent et se se'parent.)

Y sommes-nous?

LE DIRECTEUR, entrant.

Une minute ! (// appelle.) Sicault ! (// lui parle bas.) Dites donc, elle commence à ra'embêter Valgy. Tachez de l'asticoter ferme, en répétant... Si on pouvait lui faire payer son dédit!... Trente mille francs î... Elle est très nerveuse ces temps-ci... Compris?

SICAULT.

Bon, patron.

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