SCÈNE VIII PIERRE, ISABELLE
PIERRE
J'ai failli devenir tout à fait ridicule. Merci de m'avoir an'êtéà temps. Ah! décidément, oui... pas dans le train!
ISABELLE
Personne n'esl parfait.
PIERRE
Oh! je sens la lare, allez! Je ne m'illusionne guère. Je possédais autrefois une petite amie (ne cherchez pas, vous en prie, vous n'avez pas connu) qui s'intéressait ivement à un jeune auteur dramatique dont le nom ne nous est pas encore parvenu. Il est de Nantes, disaitelle, et il prétend que c'est pourquoi il ne réussira jamais. J'essayai vainement de protester. « Non, non, reprit-elle, il me répète souvent :Voi&-tu. il y a quelque chose qui me manque; si j'étais né à Paris mai né... '^ qui s'appelle né... eh bien, je Taurais. » ISABELLE, riant.
Que lui manquait-il?
PIERfiE.
Le dialogue.
Et alors?
PIERRE
« Je ne sais pas, moi, ce que c'est que le dialogue, » — ma petite amie parle toujours, — « mais il paraît i|u'au théâtre on ne peut rien faire sans le dialogue. ' ft nest pas l'esprit qui me gène, dit-il : l'esprit, ça est national; il n'y a pas de départements. Alors, les i^ux premiers actes, tout marche. Seulement, c'est •rsque arrive l'émotion, au troisième acte... (l'émolOD, il paraît que c'est au troisième acte) alors ça n'y si plus, je me laisse aller, tu comprends, j'ai l'air de roire que c'est arrivé, d'y couper. Il doit y avoir une manière de ne pas avoir l'air d'y couper! Seulement, voilà, il faudrait être de Paris. » Eh bien, tel ce Iton jeune homme qui se destinait à l'art dramatique, luand arrive l'émotion, il vaut mieux que je retourne n province, voyez-vous... je n'ai plus la nuance.
ISABELLE
Revenez guéri.
im l'1":nchantExMENt.
PIERRE
Adieu, Isabelle. Je ne vous en veux pas. Vous me croyez?
ISABELLE
Oui.
[Un temps. — Le domestique apporte le chapeau et le pardessus.)
PIERRE, mettant son pardessus .
Je vous écrirai. Quel souvenir vous allez garder de moi! J'ai honte un peu. (// se regarde complai somment dans la glace en mettant son chapeau.) Bah! en somme, rococo, mais j'aurai été ce qu'on appelait autrefois un galanl homme... la jolie expression!... un de ces voyageurs surannés comme on en rencontrait jadis, dont on disait : Je l'ai connu à Chiassetli, ou ailleurs, il aimait une belle dame, qui avait un chapeau de satin blanc, et il mourut en lui écrivant des vers sur son Pétrarque. (// rit.) Allons, adieu. Quelle slupide conversation de départ!
GEORGES, rentrant.
La voiture est là.
PIERRE
Je me sauve. [A Madame Heiman qui vient d^entrer.) Au revoir, vous. Oh! nous somme* gens de revue! ISABELLE, lui tendant la main.
Bon courage, mon ami.
(//s se regardent.) PIERRE.
Bonne chance, Isabelle. {A Georges, en sortant, la voixun peu contractée.) Fermée, la voiture? Il doit faire un lemps !