‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 69 sur 126 · SCÈNE X JEANNINE, ISABELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE X JEANNINE, ISABELLE

ISABELLE, rapidement.

Voyons, Jeannine, pourquoi pleures-tu? Tes petites amies te cherchaient partout, tu boudais dans ta chambre et maintenant voilà que tu pleures?... Voyons,

[)onds, je veux que tu répondes.

JEAN'NINE

Je n'ai rien. Laisse.

ISABELLE

Depuis plusieurs joui-s déjà, on te voit passer silen- ■usement dans l'appartement, tu t'enfermes, tu ne ponds plus lorsqu'on te parle... Jeannine, ne prends rtout pas en mauvaise part ce que je dis; je ne te fais aucun reproche, mais si quelque chose dans mon attitude t'a blessée le moins du monde, si tu souffres, parle. Jamais un doute ne s'est élevé ni ne s'élèvera • ntre nous.

JEANNINE

Laisse, je t'assure, je suis fatiguée.

Ces jours-ci nous avons été très séparées, c'est vrai... Mais regarde-moi donc chérie. M'en voudrais-tu? Si tu ois, si tu peux penser seulement que ce mariage doive anger quelque chose à notre vie... Est-ce cela? Tu réponds pas... Est-ce cela? 0 Jeannine, est-il rien qui lisse venir déranger notre intimité? N'es-lu pas au-

dessus de tout dans ma vie? Je sais bien, à la plac j'éprouverais aussi ce petit sentiment de jalousie mais, ma chérie, ma chérie, peux-tu penser!,.. Tourne: votre figure par ici... Est-ce que je ne l'aime pas phi que tout au monde!

JEANNINE

Oh ! tu dis ça, tu dis ça !

ISABELLE

As-tu besoin que je te le répèle, enfant.

JEANNINE

Si j'étais sûre de cela, au moins, bien sûre! Ti m'aimes plus que tout au monde? Songe bien à co qu( tu dis.

ISABELLE, dans un élan.

Ah ! quand ma vie ne l'aurait pas prouvé, quand je ne l'aurais pas donné la becquée jour par jour, ne peux-tu lire eiï celte minute dans mes yeux que c'est toi l'ado rée! Ne sais-tu pas que c'est la faute s'il ne reste plu.' rien pour les autres?

JEANNINE

Plus rien?

ISABELLE

Parole, va, pas grand'chose! Tiens, je suis flattée au fond, de cet acte de jalousie; j'y complais un peu, je te dirai. {Elle rit.) Embrasse... 0 Psinelte, s'il avait fallu pour l'épargner une grande peine quelconque, sacrifier ce mariage, je n'aurais pas^hésité.

JE.\NNINE.

Ah! Sacrifier à moi, rien que pour moi? El cepen dant, c'est ton bonheur ce mariage! Je dois te paraître bien égoïste en ce moment, hein, Isabelle?... C'est Ion bonheur?

ISABELLE

Voyons, comprends... Il y a des choses embarrassantes... beaucoup plus difficiles à expliquer à une petite fille qu'à d'autres.

LhLNCUANTEMEXT. 203

JEANNINE

Va donc! te gène pas...

IS.\BELLE

D'abord, je le lai expliqué déjà maintes fois. Ce mariage est de toute raison et de toute nécessité... les convenances... et puis il faut bien prévoir l'avenir, pour moi comme pour toi. II y a même des questions d'intérêt.

JEANNINE

Oui, je sais... Après?

ISABELLE

Quant à Georges, c'est mon plus vieil ami. J'ai une énorme affection pour lui et tu es assez grande pour comprendre que je ne l'aime pas damour.

JEANMNE.

Oh! tu dis ça! tu dis ça!

ISABELLE

Si je l'avais aimé, je ne l'aurais pas épousé.

JEANNINE, comme quelqu'un à qui on veut en trop faire accroire.

Tu ne l'aurais pas épousé? Pourquoi ?

ISABELLE, simplement.

Parce qu'il nous aurait dérangées, sœurette... Saisis-tu ?

JE.'U^NINB, met un doigt grave sur sa tempe. Je te demande tout ça, Isabelle, parce que j'ai besoin 'le mettre de l'ordre dans ma tête. Ainsi, c'est toaam -culemenl. Mais si toi tu ne laimes pas d'amour, lui, il I aime?

ISABELLE

Mon Dieu... sûrement... à ma manière... (L'entourant ■le ses l/ras.) Oh! tu verras, lu verras! combien lu seras heureuse, comme notre affection au contraire, délivrée

le tant de soucis matériels d'avenir, deviendra plus

■Iroite, plus serrée!...

JEANiNINE.

C'est ça, dorloLle... dorlolte...

ISABELLE, lui pinçant le bout du nez.

Oh! la vilaine petite fille!

JEANNINE, se redressant brusquement.

Je ne suis pas si petite fille que (:-a ! Je la fais.

ISABELLE, riant.

Tu n'as pas besoin de le dire! Je sais bien que tu y mets de la coquetterie.

JEANNINE

Je suis au contraire très avancée pour mon âge... Ne ris pas. Tu m'offenserais en ce moment, je t'assure...

ISABELLE

Tu es amusante quand tu es digne!

JEANNINE, se lève.

Je suis capable de grandes... grandes choses..., tout comme toi.

ISABELLE, lui prenant les deu.r mains.

Je sais que sous ces apparences nerveuses et folles tu as des côtés déjà très beaux, très profonds, et un vrai petit cœur de femme. J'ai voulu faire de toi, à ton tour, une femme forte et libre. Aussi, ne me déplaît-il pas que tu fasses beaucoup de footing, du yacht, du cheval... et quand je te laisse même fumer une cigarette, après dîner, il ne me déplaît pas qu'on y voie le geste d'une petite indépendance très crâne... Et c'est ma fierté de t'avoir faite ainsi.

JEANNINE, hochant la tête., doucement.

Oui, c'est encore à toi que je dois d'être comme je suis. Je te dois tout, même cela, c'est vrai... oh! lu mérites beaucoup de reconnaissance !

ISABELLE

Maintenant, oust! assez causé. Viens au salon.

L'E.NXHANTEMENT. 205

Non... non, dorlotte... dorlotte encore... au moins une petite minute.

ISABELLE, la berçant un peu.

Tu verras, comme on te fera une vie belle! On fera ceci, on fera cela... et plus tard, qu'est-ce qu'on fera? On te cherchera un petit mari!

(Jeannine a les yeux clos sur la poitrine de sa sœur.)

JEANNINE, riant du petit rire qu'ont les enfants dans les larmes.

Un petit mari!... oh! tu dis ça!... Oui, raconte encore tout ce que tu aurais fait.

ISABELLE

Tout ce qu'on fera. D'abord, on t'achètera à la campagne une belle écurie de poneys. Tu recevras... JEANNINE, les yeux toujours fermes.

Oui, oui...

ISABELLE

Et puis, et puis... je ne sais pas, moi! Tu es bête!

(^Elle r embrasse.) JEANNINE.

Dis, cest vrai, que je ressemblais beaucoup à maman? Dis encore, je faisais beaucoup de mauvais tours? Raconte.

ISABELLE

Je crois bien! Tu m'en as fait voir, va! Tu te rappelles, la fois du bassin?

JEANNINE

Oui, je me rappelle. C'est drôle, hein? {Un temps. Elle nuvre les yeu.r et regarde au loin dans sa pensée.) Jai toujours été très originale.

Entends-tu 'gratter à la porte? C'est Neyl qui vtMit venir te dire bonjour. Faut-il lui ouvrir?

JEANNINE, sa rcX'erie coupée, avec une petite voix sic/n:. Menu! situ rimagiiics (ju'elle m'inlt'resse celle bèleî

m\ L'ENCHANTEMENT.

ISABELLE, se levant aussi.

Nous ne pouvons pas ne pas aller dire adieu aux personnes. Si cela t'ennuie, reste. Je t'enverrai Georges qui n'a pas eu le temps de te parler de toute la journée.

JETANNINE.

Oh! non. Encore moins!

ISABELLE

Je suis sûre que tu te trompes sur les sentiments de Georges à ton égard.

JEAJSNINE, avec une volubilité subite.

Je ne crois pas! En tout cas, ça n'a pas la moindre importance, là, là!... On fait ce qu'on fait dans la vie, pour soi, sans s'inquiéter de ce qu'en penseront les autres après. S'il fallait seulement compter sur leur reconnaissance, ah! là! là! ça ne vaudrait pas, vrai, de se donner tant de mal!...

(^Elle a dit cela si vite qu'on comprend à peine, et puis elle s'arrête net.)

ISABELLE, suffoquée.

Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est que celte divagation philosophique, tout d'un coup?

JEANNINE

Je ne sais pas... fais pas attention.

i^Elle se blottit dans Les bras de sa sœur, yeux clos, avec un petit grognement.)

ISABELLE

Comme il t'échappe des bribes de phrases par moments, Jeannine, que je n aime point, pleines d'amertume, bizarres, communes...

JEANNINE

T'occupe pas... c'est ma moue, c'est quand je fais ma moue !

ISABELLE

Allons, je ne réussis qu'à t'impatienler.

JEANNINE

Écoule... dis-le moi dans les yeux. Tu seras profondément heureuse?

{Elle regarde sa sœur avec des yeux tout grands et sérieux.)

IS.\BELl.E.

Profondément.

JEANNINE

Eh bien, alors voilà, c'est fini! Je suis calmée tout à fail... Ce n'était pas plus difficile que ça!

ISABELLE

Calmée, calmée?

JEANNINE

Oh! complètement! Je suis même bien.

Alors, vite, lève-loi. Cette fois, je ne peuK plus attendre une seconde; viens.

JEANNINE, avec un mouvement crispé.

Pas encore! pas encore! Non, écoute... je neveux pas. Ça m'ennuie.

ISABELLE

Alors, désires-tu que je t'apporte quelque chose ici ? Il doit rester de ce que tu aimes au buffet.

JEANNINE

C'est cela, c'est cela...

ISABELLE

Une coupe de fruits. Je te l'apporterai mni-nuMn.-. Oh ! je te gâte.

JEANNINE, agitée au possible.

Mon Dieu!... pas si vite, je t'en supplie... Reste une petite .seconde.

ISABELLE

Tu e^ vraiment dans un émoi extraordinaire, Jcannine. Tu ne te sens pas malade?

JEANNINE, se ravisant et s'efforcant de paraître naturelle. Tu as raison, il faut que tu t'en ailles. Tu dis une coupe de fruits?... Oui, une coupe de fruits... je veux bien... Seulement, ne l'apporte que dans un quart d'heure... pas avant... lorsque je serai tout à fait bien... Je vais m'étendre ici sur le canapé. C'est compris? Pas avant un quart d'heure?...

Capricieuse!...

[Elle s'éloigne, Jeannine s'allonge sur le canapé et alors on entend comme une plainte.)

JEANNINE

Sœurette! sœurette!... quel dommage!...

ISABELLE, se retournant.

Oh! un reproche? Encore!

JEANNINE

C'est parce que je t'aime tant!... tant! T'occupe pas de moi maintenant, ne t'occupe plus. [Quand Isabelle va passer la porte.) Isabelle!... regarde-moi encore, gentiment... de la porte... là, comme ça... Va, maintenant, va! [Isabelle est partie. Seule .^ d'une voix étranglée, Jeannine appelle encore.) Isabelle! Isabelle!... Oh!

[Elle se met à trembler fiévreusement des mains. Un moment se passe. Mors on la voit se relever, dégrafer son corsage, y prendre une enveloppe qu'elle cacheté avec un soin extraordinaire. Elle remet la lettre dans son corsage, regarde si on ne la voit pas, puis sa sauve à pas précipités par la porte de droite.)

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