‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 8 sur 126 · SCÈNE VII Les Mêmes, VALGY, puis GENEVIÈVE DEMIEULLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Les Mêmes, VALGY, puis GENEVIÈVE DEMIEULLE

VALGY, qui s'aperçoit de l'accueil.

Oui, oui, je sais bien... mais je me lè-ve, mes enfants. J'ai attrapé un refroidissement terrible... j'ai dîné hier soir au Bois... et toute la nuit, sueurs, fièvre... Oh! cette voix!... non, mais écoute ça... hum! hum!... C'est épouvantable î...

( Elle va rapidement à André sur le devant de la scène . )

P.\L"LETTE, derrière son dos.

Ah! ma vieille, si tu n'étais pas la maîtresse de l'auteur, du directeur et du Minisire de l'Agriculture ! .\.NDRiî, bas.

Il fallait me faire téléphoner.

VALGY, bas.

Comment donc!... Et ta femme? Vois-tu ta femme i l'appareil. « Est-ce que le coco est là? » Bonjour, coco... ii\\ bien?...

ANDRÉ

Quoi ?

VALGY.

Eh bien, je te dis bonjour, tu pourrais être poli..

LE xMASQUE. «»3

Qu'est-ce que tu as fait ces jours-ci? Tu m'as beau- '^oup trompée?

ANDRÉ

Merci, pas mal, et toi?...

VA.LGY, se retournant , aux autres.

Si vous croyez, mes enfants, que je vais répéter avec '"ette voix-là...

EiMMA.

Charmant! Délicieux!...

VALGY.

Je répéterai la petite danse, si vous voulez... C'est même d'ailleurs pour cela que je suis venue.

SICAULT,

Allez, oust! changement à vue... A la pantomime!... Quel métier!... S'il ne vaudrait pas mieux faire des chaussons de lisière !

VALGY, a André', en enlevant ses fourrures.

Dis-moi quelque chose de gentil pour me réchauffer le dos...

ANDRÉ

Mignemigne.

VALGY.

Ah! ça s'en va, mon garçon... ça s'en va!... Où est-il le temps où tu venais d'abord mettre ta tête là, pour renifler le parfum de ma fourrure... et où je te retroussais la moustache pour voir ce qu'il y avait dessous!

ANDRÉ

Pas loin... Trois mois.

VALGY.

Bah ! et puis après !... Ça s'en ira si ça doit s'en aller, n'est-ce pas?... faut pas se faire de bile!... [Haut.) Allez monsieur Damianos... à la ritournelle !... Non, mais celle voix !

F.MMA.

Je t'ai déjà indiqué mon docteur... il est épatant... Au fond, lu n'es (|n';ni('niit|ue... Je connais une dam

du monde, de mes amies, qu'il soigne avec de la viande crue...

VALGV.

C^onnu !

EMMA

Non, pas connu!... des kilos de viande crue sur la figure, un peu de Champagne de temps en temps...

?]t une rose entre les dents.

EMMA

Elle reçoit comme ça à son jour.

ANDRÉ

Vous me présenterez.

GILLET

Mais c'est dégoûtant ce que tu nous racontes là !

FÉLIX, a André ^ en le prenant par Le bras. Dire que tu as l'air à l'aise parmi l'écœurement de tous ces propos !

ANDRÉ

N'en dis pas de mal... C'est la poésie même du lieu cela fait partie de l'atmosphère mélancolique et chère de ces répétitions voilées d'ombres... et je les aime comme les dévotes doivent aimer l'élernuement du sacristain... N'en dis pas de mal. Ce sont les bruits de chaise de l'église...

SICAULT.

Vous êtes libre, Paulette, pour aujourd'hui ?

PAULETTE

Non, je reste voir les ébats chorégraphiques de Valgy... Qu'est-ce qu'elle fait? Elle enlève son corsage... Eh bien, et ce rhume?

VALGV,

Zut! tant pis!... Je ne peux 'pas répéter ces mouvements-là dans des entournures.

GILLET

C'est imbécile... Vous allez attraper la mort.

LE MASgUE. 65

VALGY.

Eh bien, en attendant, veux-lu t'éiendre sur ton canapé, suivant la mise en scène... Ah! à ce propos, monsieur Demieulle, comme sentiment je ne me trompe pas, n'est-ce pas?... Mon amant est, au fond, très furieux de me voir engagée dans un music-hall, parce qu'il ne me croit aucun talent, et...

GILLET

L'imbécile !

VALGY.

Alors, après la scène d'engueulade (que nous passerons aujourd'hui), je lui danse mon pas de ballet, et, ce faisant, je tâche de l'exciter...

voiRON, rectifiant.

De l'enivrer, divine amie...

ANDRÉ

Oui, oui... Vous avez très bien donné la dernière fois. C'était tout à fait ça... comme une vision... la vision du plaisir moderne... Que ce soit très canaille olirès harmonieux à la fois. {Souriant.) N'est-ce pas? vous voulez bien?

VALGY.

Compris. {A GUlet.) Tu vas voir ça, mon colon. Tu n'as qu'à te bien tenir.

GILLET, qui figure l'amant en question, .l'installant sur une chaise. P:i-.st'-moi la Chasse aux fauves. Bouyou...

\ ALGY.

Allez, Damianos... seulement très en sourdine, s'il vous plaît, un murmure à peine... que je cherche des choses en répétant...

ANDRÉ

El surtout pas de poésie, hein ?... Café-concert, que ça sente bien la fumée de tabac... C'est ça... na... na... na... {Il fredonne .) na... na... na...

VALGY.

Allendez! attendez!... je suis intimidée... Une se-

conde, que je me recueille... [Elle met les mains sur la figure, puis brusquement.) Ole posada celle aranga... comme disait un de mes amants qui était marchand do nougat espagnol. {A André.) Te frappe pas, mon coco, c'est pas vrai, c'est de l'esprit... Attention !... marchez!...

[André et Félix sont sur la gauche, Bouyou se trouve près du piano et du pianiste, à droite, aux deux tiers de la scène. Gillet sur des chaises figurant un canapé, au milieu. Les autres dans le fond. Et Valgy commence à esquisser son pas, à la façon des danseuses y près du piano, presque sans bouger avec des jetés battus indiqués par les mains. — Musique douce.)

ANDRÉ, à Félix.

Elle est jolie, hein?

FÉLIX

Non... elle n'est pas.

Parce que tu ne sais pas voir... Et puis, toi, tu n'aimes pas les femmes.

FÉLIX

Si, je les aime bien... à ma façon. J'aime bien les faire causer, leur payer des gâteaux, les mener dans le? magasins, leur acheter des petites affaires pas chères... un sac de cuir par exemple, à sept francs quatre -vingt... bricoler... Oh ! bien sûr que je ne partage pas tes enthousiasmes ! Mais je t'assure, je ne comprends pas... Il y en a mille sur le pavé de Paris comme cellelà !... Qu'est-ce que tu lui trouves d'extraordinaire? Sérieusement je ne comprends pas que tu trompes ta femme pour un être aussi insignifiant.

ANDRÉ

Mais, imbécile, crois-tu que je l'aime cette femme? Ou du moins que ce soit elle-même que j'aime?... Allons donc ! La femme, vois-tu, c'est l'action des paresseux ou des artistes. C'est la seule qui leur soit per-

mise, el qui résume pour eux toute la vie extérieure... La femme alors devient une sorte de voyage, d'exode... Je l'aimerais celle-là, liens, dix fois plus canaille encore pour tout ce qu'elle m'apporte de vie vraie... Les contemplatifs comme nous d'un travail ou d'une épouse trop à nous, ont besoin de ces sorties vitales, et justement je l'aime, elle, pour son histoire commune, son passé; elle est un bain de réalité... Quand j'en aurai assez, soit, stop! En attendant, voilà ce qui s'appelle aimer. Le reste, c'est affaire à charretiers.

FÉLIX

Eh bien, (pi est-ce que tu vois en celle-ci, par exemple ? A quel voyage t'entraîne-t-elle?

Ah ! mon cher, je voudrais te faire comprendre cela avec des mots... Regarde-la, tiens...

(Geneviève Deniieulle apparaît à un portant de droite. Elle est presque complètement cachée à André' par le piano et le portant du jardin.)

GENEVIÈVE, bas à Bouyou.

Bonjour mademoiselle.

BOUYOU, se retournant.

Oh ! bonjour, madame... je ne vous voyais pas... Monsieur votre mari est là. Voulez-vous ma chaise?

GENEVIÈVE

Merci, merci.

[Elle se tasse timide dans un portant. — A ce moment, f^algy se laisse entraîner à la danse. Et elle la danse vraiment joyeuse et dépoitraillée. Le piano murmure.)

ANDRÉ, continuant, à Félix, sans avoir remarqué

rentrée de sa femme.

Oui, regarde... tiens, ces yeux, ces épaules, qui ont

l'air de s'allumer et de crépiter seulement à la lumière

du soir, du beau soir tumultueux des appartements...

cette chair spéciale, prêtée, qui n'est pas à moi comme

■file de ma femme... J'aspire avec elle la vie même

68 LE MASyUE.

de son milieu... Je .suis avec elle les raille désirs anonymes d'hommes qui l'ont exaltée... Cequej'étreiiLs en elle, mais c'est tout le paysage de vie qu'elle apporte. Tiens, en ce moment, elle s'est assise, elle s'étend... regarde-là... eh bien, elle devient pour moi toute la lassilude nocturne de la femme... son dos calé est celui qu'emporte toutes les nuils le petit mystère galopant des voitures, le dorlotement caoutchouté, lu sais, qui traverse la nuit si vite, si vile, l'âmedeParisqui l'écoute passer. [Dans les petits -silences, on entend la voix de Geneviève à Bouyou, de l'autre côté de la scène, où elles causent à mi-voLr.) Hop! droite! immobile, maintenant... seuls les cinq doigts se trémoussent sur la bagueUe, ces cinq petils doigts nus, car les doigls ont aussi leur nudité que n'ont pas les mains d'épouses, si nus que le bois .semble rude à leur toucher, mais c'est toute la liberté ailée de la caresse, c'est le coup d'aile d'oiseau qui a passé!... Les jupes secouées, envolées, comme elles sont gaies, comme elles sont vivantes ! Cette chair de femme engendre la vie, la belle vie animale de tout ce qui la touche, l'étreint. Elle est un geste rose de la vie... Ah! au contraire, le gris ennui fidèle de la chair à moi, quand je vais rentrer tout à l'heure... Et tout ça me dit zut, et tout ça se fiche de moi, tout ça me crie : suis-moi ou ne me suis pas, qu'est-ce que ça me fait?... Et celle vie-là me fortifie, m'emporle... Elle n'est pas, cette femme, seulement la joie, mais elle est surtout la joie des autres... voilà, voilà, .surtout cela, comprends- tu... la joie des autres! et j'aspire celte joie comme un voyage, comme une force, comme du bon soleil, comme la santé et l'espace. Elle est la vie, la vie, la v...

VALGY.

Ouf ! mes enfants, quelle suée !

[Applaudissements .) ■ TOUS.

Bravo, bravo, c'est très bien.

ANDRÉ

Tout à fait, tout à fail bien.

VALGY.

Vous navez pas regaixlé. Vous avez bavardé tout le temps.

VOIRON

Ma fille, ça ne fait rien que tu soies malade, ne guéris pas... ne cherche pas mieux... c'est exquis et joué... (Il fait claquer la langue), comme ton pied !

FÉLIX

absolument...

VALGY, rian(.

L'autre qui dit : absolument î

GILLET

Vous ne savez pas qui vient d'entrer dans le cabinet du patron ? — Darlier.

GENEVIÈVE, qui est restée dissinnilée derrière son portant,

de façon qu'on ne puisse pas la voir, bas à Bouyou. Dartier? qui?... l'auleur?

BOUYOU.

[ Oui, le père Dartier...

VOIRON, aux autres.

Il vient voir si ça va être la tape ici... J'espère que le patron ne va pas nous l'amener sur scène, cette vieille brute.

GILLET

Iiistement les voilà. Chut !...

GENE\lÈVE, à Bouyou, en un mouvement de retraite. ' )h ! bien, si ce sont les Darlier, je me sauve.

BOUYOU.

Vous partez, madame?

GENEVIÈVE

Oui, je ne voudrais pas me rencontrer avec eux, ça me .serait désagréable... je reviendrai tout à l'heure, dans un instant, à la fin. {Apvis une hésitation.) Dites-moi?

BOUYOU.

70 LE MASgUE.

(;eneviève.

.)(; I luiï. «jur ]>cr.s()iiiio ne m'a aperçue; alors ce n'esL pas la peine de leur dire que j'étais venue, n'esl-ce"pas?

bOUYOU.

Ces! enlon.lu, madame.

GENEVIÈVE

Au revoir, mademoiselle... {Revenant.) Même pas à mon mari, n'est-ce pas?... c'est parce que comme ça n'a pas d'importance, vous comprenez...

BOUVOU.

Oui, ou!, parfaitement.

GENEVIÈVE

Merci.

[Elle disparaît.)

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