LA VOIX DU SOUFFLEUR
Mais c'est vous qui m'avez dit...
PAULETTE
Parbleu! Tu me fais perdre la mémoire... Tu me troubles... Maintenant, ça y est... je suis troublée.
LA VOIX DU SOUFFLIÎUR, daii'! le trou, dominant Le tumulte.
Il y a vingt ans que je suis souffleur de théâtre subventionné!...
PAULETTE
Ah! Ah! C'est ça qui m'est égal!... Je m'assieds sur les théâtres subventionnés !
Voyons, mes enfants, voyons, un peu de calme... Nous n'arriverons à rien...
PAULETTE
Je suis troublée, je le sens bien...
VOIRON
Mais non... mais non... iu es lucide...
(On l'entoure, on la presse... Moment de brouhaha d'où Von entend par moments cette exclamation : « Je suis troublée ». Enfin, tout se calme.)
PAULETTE
Je veux continuer... Mais qu'il ne recommence plus... Et puis je passe le monologue... Je prends quelques répliques avant l'entrée de Gillet... « J'aurai l'énergie... quoi qu'il advienne... Mon pauvre Charles! »
(.-/ ce moment, dans le fond du théâtre, le concierge du ihéiitre fait dei gestes pour être eu de l'auteur... Il tient une carte à la main.)
AN^DRÉ, à voix basse, sans bouger.
Qu'est-ce que c'est?...
I E CONCIERGE, faisant un cornet de ses mains par-dessus la tète de Paulette.
Monsieur Ronchon....
(André fait signe de faire vn/rcr. Le concierge disparait.) ANDRÉ, « Félix Rouchon qui apparaît dans le fond.
PsSSt! ' • ^ ■ , .
(Félix s'avance sur la pointe des pieds pendant que Paulette continue.)
SGÈNF Vï Les Mêmes, FÉLIX.
ANDRÉ
Assieds-loi là... sans bruil!
[Félix s'insta/le à côté de Demieufle, sur la gauche.) PAULETTE, continuant.
« ...Ma vie est brisée!... Soit... Je sais ce qu'il me « reste à faire !... Charles saura (oui. »
ANDRÉ, bas à Félix.
Ça va?
FÉLIX, mcme jeu.
Merci... Je viens de faire des achats avec ta femme dans les grands magasins. Nous t'avons acheté de l'eau dentifrice et de la pâle à barbe.
PAULETTE, sanglotant.
« Il ne me reste plus que cette issue... »
ANDRÉ, bus.
Est-ce qu'elle doit venir, Geneviève?
FÉLIX, bas.
Elle a dit que, peut-ôlre, elle viendrait te chercher... Si non, elle te prie de ne pas rentrer trop tard pour dîner.
PAULETTE
« Lui!... Regardons-le donc en face, celui qui a été le pâle amant de mes rêves! »
SICAULT.
Gillet, à toi !...
GILLET, de la coulisse.
Voilù.
PAULETTE, répétant.
« ...Pâle amant de mes rêves. »
GILLET, apparaissant, « Madame, la voilà donc, cette explication tant d(fsirée! »
SICAULT, dune vole de stentor.
Non :
{Un temps. — Silence général )
SICAULT, après avoir joui de son effet., d'une voix très simple.
Je le demande pardon de l'interrompre, mon vieux, liais voilà déjà plusieurs fois que je le vois faire cette afouillade... ce n'est pas ça du tout... ce n'est pas une Mirée... [Elevant la voi.r.) Je sais bien que maintenant est à la mode... on dit : « Madame, je vous aime et je lis me jeter par la fenêtre », comme on dit : « Il fait chaud, j'enlève mon paletot... » Ce n'est pas de la réalité, ça, c'est du réalisme!
UNE VOIX, partie on ne sait doit.
Bravo !
SICAULT.
Je ne demande les approbations de personne... Eh bien, ça ne veut rien dire du tout ce que tu fais là... où est l'émotion? Où est-elle? L'émotion, ça ne se cache pas, ça se montre... et même il faut la transposer... Transpose, mon vieux!... Qu'est-ce que c'est qu'une statue sans socle?... rien du tout... eh bien, la statue c'est la vérité, el le socle, c'est le théâtre!.. Voilà... Par conséquent, voilà comme il faut poser ça... Tu entres... (// va prendre la place de l'auteur et joue.) rapidement... Tu enlèves ton chapeau.
(5lLLET, ironique.
Dans le salon?
Naturellement... Tu enlèves ton chapeau, lu le poses sm' la chaise... Dans un salon chic, il y a toujours une chaise à côté de la porte d'entrée... là... et lu t'avances... la main sur le dossier d'un fauteuil : « Madame, là voilà donc, celte explication tant désirée... » Voilà, à la bonne heure... c'est quelque chose... ça a de la ligne... ça a du... Recommence.
(;iLLET.
Moi, ji' \eii\ liicii 11 rulever mon chapeau et mou pardessus ({ue dans le salon... seulement... alors le domestique, qu'est-ce qu'il fait, le domestique?... SICAULT, xe retournant, terrible.
Il est sorti, nom de dieu !...
{^Au moment oh Gillet va recommencer son entrée, bruit de jupe dans le fond. Madcune Valgy entre en coup de vent. C'est une très jolie fille, encore jeune, très maquillée. Un silence glacial l'accueille.)