‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 85 sur 126 · SCÈNE IV GEORGES, ISABELLE, MADAME HEIMAN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV GEORGES, ISABELLE, MADAME HEIMAN

GEORGES jette son journal en pouffant.

Elle ne vous l'a pas envoyé dire, hein ? Ses jonchets!... El son professeur de gymnastique !... Elle est extraordinaire, celte |)elile î

ISABELLE

Ça le fait rire? Tu as de la chance.

(;EOnGES, avec un haussement d'épaules.

Oh ! il n'y a pas de quoi pleurer... mon Dieu I

IHAHELLE,

.Je ne trouve pas ces petites scènes d'une drôlerie irrésistible... Maintenant, je n'en comprends peut-être pas tout le sel, il est vrai !

MADAME IIEIMAN, (pti s'est tenue éloignée, et regarde à la fenêtre pour se donner une contenance. Alors, que fail-oii aujourd'hui ?... Il serait temps de se décider.

GEORGES

Sortez, VOUS... moi je monte travailler.

ISABELLE, à Georges.

Vous montez 1

GEORGES

Il le faut bien.

ISAIJELLE.

A votre aise ! {Elle remonte ; bas à Madame lleiman.) Je

VOUS remercie, vous savez, et m'excuse.

>i.M)\Mi: m iMA">.

De ritM», do riou. Jo In croyais nu jardin. Kilo a i\f\ \irc le tour par la cuisino pour ronlirr ici... Quoi polit

iivl !

i;r.i)iu;r.».

Dii, > 11..11. . in |)arle/. pas sans i\\u- jo \ous aio sorrô 1 main ; d'aillcnrs, je nVn ai <|U0 pour uno heure, vous Mtv «MUMuc \h «piand je redescendrai; luMez-moi en mut c.m pnr \n l'iMii^lnv

M/UUMU ilEIMAN

I aii.'sv.t.Mi\ : i,'( ce (|u"il avance, voirc livre .

r.n boulolte, va boulotte... Je vous lo lirai \\\\ de ces jours.

isAnixti:.

Aile/ Iravailler, mon ami, allez!

GKOaUKS.

.le me sens beau. La sensation du devoir ! A tout à riieure.

(// sort.)

SCKNK V lADAMIC IIICIMAN. ISAHRIJ.K. puis (iliOlUiEv^.

M.\OAMl. ■■■l.•^,N.

Ah ! ma chtNre arnie, je ne suis pas frtchée que l'occasion se présenle, — si vous m'»M> donne/, la permission toutclois, — do causiM* un peu librcnuMit. Depuis (|uin/c jcurs que jo me suis installée chez moi, j'ai craint lieaucoup d'CtreindiscriMe.etjc me suis ' vt- • N ]'.■<■...( voiis ave/, dû voir uvoc <iuello r«5serve !

ISADCI.I.R, d*iin air tuindidr.

1 .*...- .luriez pu vcn" •'"- -ouvenl, au<unl <[- - ^.-i.. îiuriez voidu.

MADAME HEIMAN.

Nous n'avons échangé que des paroles volontairement inclifTércnles, par-dessus les haies... Alors, dites?.. Comment cela va-t-il ici, depuis ces deux mois?

Mais très bien, très bien, très bien.

(^Isabelle feuillette un livre.)

MADAME HEIMAN.

Ah! j'avais cru... j'avais cru vous sentir encore en proie à des inquiétudes, des transes...

ISABELLE

Pourquoi ? Parce que je vous ai envoyée à la recherciic de Jeannine?... Simple formalité... Tout va très bien, très bien...

MADAME HELMAN.

Vous me rassurez ! Je suis bien contente. C'est curieux comme on se trompe! Il m'avait semblé percevoir...

ISABELLE

Quoi ?

MADAME HKIMAN, coup (l'œil malin.

Oh! une atmosphère générale... un je ne sais quoi dans la conversation.

ISABELLE

Vous vous trompiez... Tout va à merveille, je vous le répète... tout est pour le mieux.

MADAME HEIMAN.

Alors, Jeannine ?

ISABELLE

Jeannine est parfaite, Georges est parfait, j'ai lieu d'être pleinement satisfaite.

MADAME IIELMAN.

Je pensais bien que cette petite crise d'enfance se dissoudrait d'elle-même au beau soleil.... Et vous? Comment avez-vous supporté une situation, en somme bien... pénible, bien difficile?

L'ENXHANTEMENT. '2i\

ISABELLE

Comme vous le voyez.

MADAME IIEIMAN.

Vous avez été si courageuse î Ah ! peu de femmes auraient eu votre énergie ! Votre mine d'ailleurs laisse i désirer... Jeannine, elle, a repris son petit air calme. < ieorges, je n'en parle même pas...

ISABELLE

Mais si, parlons-en, au contraire. Quel visage florissant, n'est-ce pas Ml engraisse!

MADAME HEIMAN.

Je n ai pas fait attention.

ISABELLE

Vous n'avez pas vu ? Il engraisse. C'est remarquable, sérieusement... Il prend du ventre.

(O/i rn.)

.MAD.\ME HEIMAN.

El...

ISABELLE, Et?

.MADAME HEIMAN, souriant.

Je vais vous paraître indiscrète... indélicate, mais excusez une question qui me vient naturellement aux lèvres.

ISABELLE

Dites.

MADAME HEIMAN.

J'ai ob.servé que vous employiez, Georges et vous, le vouvoiement avec une affectation bien naturelle devant Jeannine... Je veux savoir .si ce sont encore les... comment dire?... les mêmes formules, que vous employez dans l'intimité?

ISABELLE, avec un mouvement.

Mais voyons! Georges et moi nous ne sommes que des amis.

MADAME HEIMAN, interloquée.

Ah !bah ! Mais au moins, vous ne me ferez pas croire.

:: 'ri L ii.\t-iiA:>< 1 L.MlNT.

que vous n'ayiez point quelque rapprochement, quelques heures d'intimité ! Vous ne gardez pas cette contrainte superflue, l'un devant l'autre, je suppose?

ISABELLE, gênée.

Mais si, mais si... Cela fait partie de mon programme.

MADAME HEIMA.N.

Fichtre ! Vous êtes une femme de caractère. (.Se levant.) Allons, je vois que tout est pour le mieux, en elTet...

ISABELLE

Vous vous levez?

MADAME HEIMAN, battant froid.

Mon Dieu, chère amie... je crois décidément que ma présence est très déplacée. Et je n'ai plus qu'à m'excuscr d'avoir élé indiscrète.

ISABELLE, brusquement.

Rasseyez-vous, Odette. Eh bien! oui, c'est vrai... pourquoi essayer de nier plus longtemps l'évidence même?... oui, ça ne va pas, ici... ça ne va pas comme je l'espérais.

MADAME HEIMAN, totit de Suite rassérénée et curieuse. Pauvre amie ! Vous deviez vous attendre pourtant à toutes les difficultés !

ISABELLE

Ah ! dites à toutes les affres ! J'avais tout prévu. Aussi, je ne parle pas de mes angoisses personnelles... elles ne comptent pas... J'avais prévu l'état d'anxiété chronique dans lequel je devais désormais vivre, par peur insurmontable, irraisonnée même, de ce que ces yeux-là ont déjà vu !... Il y avait pourtant une chose sur laquelle je n'avais pas compté : le silence de Jeannine, un silence résolu, entêté... un mutisme mystérieux contre lequel je ne peux rien, absolument rien!... Et cela, c'est mal de sa part, je crois avoir le droit de le dire !

MADAME HEIMAN, poussant SU chciise.

ÎMais racontez ; je ne suis au courant de rien, moi !

L'ENCHANTEMENT. ii43

ISABELLE

Sans quoi, je ne sais que trop la lâche terrible que j'ai assumée!... Oh! ces premiers jours î Je les prévoyais, mais rien ne peut vous en donner une idée ! Nous avons fait tout ce que nous avons pu... Nous ne nous quittions pas tous les trois. J'évitais de me trouver seule avec Georges. Je voyais tellement ses pauvres regards navrés dès que nous étions obligés de la quitter!... Je devinais tollementce qui se passait en elle!... Mais quoi ! il fallait bien nous séparer, ne fût-ce que... pour la nuit... Oh ! ces promiscuités inévitables! Cette espèce de honte continuelle! l'inévitable détail de l'intimité auquel il a fallu descendre! Ah ! elle eût été autre, cette petite, mais comme on me l'a changée! Vous ne pouvez vous douter de son insistance froide et silencieuse... cet oeil qui voit tout, devine, cherche apercer, va au-devant des pensées... Et cela avec, je puis dire, une impudeur, un soudain cynisme, une sorte de fièvre froide extraordinaire !... Nous avons placé naturellement nos trois chambres à des paliers dilTérents... mais que de nuits, je peux vous le confier, où j'ai entendu son petit pas nu monter furtivement l'escalier!... que de nuits où j'ai senti son haleine anxieuse derrière la porte!... Elle épiait... puis je l'entendais descendre; alors mon cœur se remettait abattre... Oh! ces lendemains, où je la voyais toute paie, avec des cernures, et déjà vieillie par la mauvaise anxiété ! Partout, dès que nous nous trouvons ensemble, Georges et moi, elle nous traque. On ouvre une porte... crac... elle est là, derrière, droite, les lèvres pincées. Elle vous regarde, puis passe comme une ombre. Elle fait des irruptions brusques; sa petite tôte les prépare, les calcule toute la journée. Oh ! le reproche perpétuel de son attitude! Et j'ai tenté tout, toutes les paroles, toutes les tendresses ! J'ai essayé toutes les conversations, à trois, à deux, sur son amour; j'en ai ri... j'en ai pleuré... Rien. Rien ne peut la faire sortir de ce

silence. Elle me revient d'ailleurs... d'autre part... d'une autre vie... où elle a laissé la mémoire et le passé... Des mots de haine parfois lui échappent; elle n'a plus que cela à mon service, de la haine !

MADAME HEIMAN.

Oh ! de la haine ! à coup sûr, vous exagérez !

ISABELLE

Non, je ne m'illusionne pas, allez ! Elle me hait. Ah ! ma lâche ne sera guère facile ! Enfin, tout cela n'est pas à raconter...

MADAME HELMAN.

Vous êtes du moins certaine qu'elle a renoncé à ses idées noires 1

ISABELLE

Rien moins que certaine ! Allez savoir avec un pareil mutisme ! Je vis dans des transes perpétuelles. Je l'épie comme je peux; je la fais surveiller jusque dans sa chambre par les domestiques... Vous devinez aisément toute notre vie !

MADAME HEIMAN.

El Georges au milieu de tout cela ?

ISABELLE

Georges? Parfait, parfait! Il est très correct.

MADAME HEIMAN.

Car lui aussi a sa bonne part d'ennuis... et chez un concentré comme lui...

ISABELLE

Esprit beaucoup plus superficiel qu'on ne le croit en général !... Je le connais bien... Il y a du fond, certainement, chez ce garçon, mais de la surface surtout...

MADAME HEIMAN.

Vous trouvez? Je l'ai toujours connu plutôt méthodique, posé...

ISABELLE

Oui, je sais... c'est l'impression qu'il donne en général !... (Elle hausse les épaules.) Il chasse, il travaille un

LENCHANTEMENT. 245

peu... Il est d'altitude très joviale... avec moi, du moins. Négligemment.) Je ne sais comment il se comporte avec îeannine, quand ils sont seuls.

MADAME HEIMAN.

Ou le devine !

i^Elle a dit cela sans y ajouter <V importance ,) ISABELLE, de but en blanc.

Vous le devinez? Eh bien, dites pour voir?

MADAME IIEIMAN, prise an dépourvu.

Mais... mon Dieu... à les voir ensemble, lui, l'air raisonneur, paternel... les mains dans les poches... elle, bougon...

ISABELLE

Vous les avez vus ensemble ?

madame uelman.

Oui.

isabelle.

Où çaV

MADAME HEIMAN, uu peu gênée.

Mais plusieurs fois... avant-hier encore... au bout du parc, au tournant de la vigne phylloxérée.

ISABELLE

Avant-hier, mercredi?

MADAME HEIMAN.

Oui.

Ils VOUS ont vue ?

MADAME HEIMAN.

.1 ignore. Ils passaient.

ISABELLE

A quelle heure, mercredi ?

MADAME HEIMAN, él'Osivc.

Ah ! je ne me rappelle plus î

ISABELLE

Le malin ou le soir?

MADAME HEIMAN, hésitation.

Plutôt le soir.

ISABELLE

Quatre heures ?

MADAME HEIM.XN.

Oui, quatre heures, c'est ça... Pourquoi?

ISABELLE

Pour rien. {Elle remonte.) Eh bien, sortons, décidément?

MADAME HEIMAN.

Qu'est-ce que vous avez? Ah î pauvre de moi, qu'aije fait encore?...

Rien, mais mercredi, à deux heures, Georj^es est parti à bicyclette pour la ville... et il m'a dit y être resté, sans bouger, jusqu'à sept... Voilà.

MADAME HEIMAN.

Je me suis donc trompée de jour... Attendez... mais oui, justement, je crois que...

ISABELLE, lui mettant lu main sur l'épaule en riant.

Non, non, je vous en prie, ne cherchez pas à rattraper!... Comme ça n'a pas d'importance... Ils se cachent, voilà tout... Déjà!

MADAME HELMAN.

Je connais Georges, et, tel que je le connais, je suis sûre de n'avoir pas gaffé... Voyons, voyons... depuis le déjeuner je vous observe... Ne seriez-vous pas tout simplement jalouse ?

ISABELLE

PlaîL-il 1

MADAME HEIMAN.

Oui, ne seriez-vous pas jalouse?

ISABELLE

Jalouse, moi ? Ah ! vous tombez bien ! Jalouse ! Dieu non, par exemple !... Pas de ça, Lisette! Vous me connaissez peu... Moi !... Je ne voudrais pas que vous le pensiez surtout !

MADAME HEIMAN.

list-ce bien vrai, aussi, ce que vous me disiez tout à l'heure de votre intimité, ou du moins de votre... manque d'intimité avec Georges ? ISABELLE, avec un mouvement (T hésitation et rapidement.

Qu'importe !

MADAME HEIMAN.

Ah ! bien, parfait !

ISABELLE, embarrassée, à voix basse.

J'ai été obligée de céder à Georges. Oui, je n'ai pas pu agir autrement... il m'a semblé que mon devoir...

MADAME HEIMAN, riant.

Parfait ! [Elle va sur le perron et appelle en l'air.) Georges.

ISABELLE

Que faitfts-vous?

MADAME HEIMAN.

Après ce que vous venez de me conter là, je suis complètement rassurée. Vous allez voir... j'ai hâte de vous montrer que je n'ai pas gaffé.

LA VOIX DE GEORGES, par la fenêtre du premier étage.

Quoi?

MADAME HEIMAN, du perron.

.le m'en vais... Alors je vous appelle comme vous me lavez demandé.

VOIX DE GEORGES

Je descends !

ISABELLE

L'absurde histoire !

MADAME HEIMAN.

Il ne faut pas laisser traîner les malentendus. Axiome. Vous débutez; moi j'ai quinze ou vingt ans de... virtuosité. Fiez-vous-en à moi, ma chère... Je vais commander ma voiture pour la promenade. Pendant ce temps vous allez dire voire soupçon tout franchement à Georges et... je reviendrai vous prendre en vicloria... Tenez, je ris î

248 LENCHANÏEMENT.

ISABELLE

Vous me rendez ridicule !

MADAME HEIMAN.

Faut-il que je sois sûre de voire mari pour risquer le paquet!... Dites-lui tout en deux mots, et vous verrez!... Mais abordez très franchement la question, hein 1 Pas de complications, surtout?

ISABELLE

Oh! des complications! que vous me connaissez peu!... Droit au but... telle est ma devise, toujours... Vous allez voir.

MADAME IlEIMAN.

Non, je ne verrai pas.

LSABELLE.

Ça ne fait rien. Droit au but. Deux mots : oui ; non.

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