‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 96 sur 126 · JEAN M NE · texte numérisé non relu

JEAN M NE

C'était si bon, l'autre soir! J'ai bien mis cinq minutes

à faire ramper ma main sous la paille, pour atteindre la

vôtre, sans que ni vous ni Isabelle ne me voyiez. Puis,

quand j'ai saisi le bout de vos doigts, j'ai serré, serré

"'^ toutes mes forces! Vous ne pouviez plus bouger. Il

l'ait fallu qu'Isabelle vît, pour retirer votre main, cl

)rs... je sentais tout doucement mon bras s'engourdir

is la paille... et, comme ça, sous la lune, avec l'odeur

une grosse rose qui était à mon corsage... c'était si

m!... Et, taisez- vous, je vous ai été .si reconnaissante

le vous ne retiriez pas votre main !...

GEORGES

Pas du touL Ma lâcheté vient de ce que je ne pouvais pas faire un mouvement sans appeler l'attention d'Isabelle... Et notre vie est assez compliquée comme elle est!...

JEANNINE

Laissez-moi croire au moins que c'était un peu pour moi.

GEORGES

Et puis ce sont des sortes de situations parfaitement grotesques !

JEANNINE

Faites-m'en donc des reproches! Ça vous va bien!

GEORGES

Je sais... Enfin, je prétends que ces scènes ne se renouvellent plus. Évitons de nous trouver seuls, le plus possible, il le faut. Maintenant, je sens qu'il le faut. Devant votre sœur, au contraire, tout ce que vous...

Tout ce que je voudrai. Vous êtes bien aimable !

GEORGES

Comprenez donc.

JEANNINE

Et moi?... Est-ce que vous pensez à moi? C'est bien... je me tairai... je me tairai complètement, par exemple, car vous ne voudriez pas tout de même que je raconte à Isabelle tout ce qu'elle me demande! Du matin au soir elle me torture à m'arracher des questions ! Il est possible que ça l'intéresse, mais si vous étiez gentil, vous devriez lui faire comprendre que c'est moins drôle pour moi... et que ce sont des choses qu'on ne fait pas... et que je n'en peux plus! Du reste, elle n'a pas de tact... Je ne suis qu'une petite fille, mais je l'ai toujours vu dans la vie, je l'ai toujours remarqué, elle n'a pas de tact !

GEORGES

Il ne s'agit pas de cela.

JEANMNE, i'ivement.

Oh! elle a d'autres qualités!... ne vous fâchez pas! Elle est belle, elle est plus belle que moi, cerlainemenl! (.^wc colère.) Elle n'a pas une vitelotte au milieu de la figure, comme elle a dit encore hier devant vous pour me vexer... pour me faire passer pour laide! C'est bien,je ne vous parlerai plus, je ne vous chercherai plus, j'obéirai. Mais alors, qu'est-ce qui me restera, si vous m'enlevez même ces petites choses, ces petites compensations, qui sont la seule joie de mon existence? Ah! je mécontentais de pas grand'chose, vous l'avouerez ! Mais il y a des jours où je me disais : Il ne m'aime pas, seulement nous avons tout de même des intelligences à deux, qu'on ne sait pas... C'est bien, je me tairai... Je ne ferai même plus mon cri, vous savez? quand je veux attirer votre attention... Oui, ça n'a l'air de rien, mais pour moi, c'est beaucoup, parce que, rien que ce cri, ça veut dire pour moi des choses que les autres ne comprennent pas... à part vous.

GEOUGES.

Avec cela qu'il est joli votre cri! Vous n'y perdez pas giond'chose... un aboiement!

JEANNINE

Oli! moi, je ne suis pas poétique, vous savez!.., \ ous ne le trouvez pas bien? Oh! c'est une trouvaille! .ie l'aime beaucoup. Écoutez. [Elle le fait.)

GEORGES

On dirait le cri d'un gondolier de Venise.

JEANNINE

Oh! Venise! c'est ça qui est beau! Oh! c'est là que j'aurais voulu partir en voyage! Ce que c'est beau!... [Ses yeux regardent la plafond.) Je pense quelquefois que si je vous avais épousée, on y serait parti... tous les deux.

'278 i;i:nchantement.

GEORGES

Vous n'avez pas trouvé quelque chose de bien neuf!

JEANNINE

Ouest-ce que ça me fait! oh! Venise!!...

GEORGES

A la bonne heure! Parlons donc un peu géographie! JEANNi.NE, se levant.

Ah! au fait!... Vous avez peur d'une scène! En effet, il faut ra<^me que je m'en aille, sans quoi, si Isabelle sait que je suis montée, ce que vous allez vous faire attraper, oh! mon ami, ce que vous allez vous faire attraper!...

GEORGES

Oh, pas d'esprit! Votre sœur souffre. Votre entêtx'ment à bouder, à l'éviter, au lieu de la rassurer... elle est si bonne pour vous!... Ce qu'elle a fait pour vous est admirable, et vous la récompensez en ne lui donnant que des inquiétudes... Enfin, je ne veux pas recommencer à vous sermonner à mon tour. Tout cela doit vous être redit souvent, n'est-ce pas? Passons... ce n'est pas mon affaire!... Seulement je vois très bien qu'Isabelle commence à s'énerver... et, à des mots, à des indications vagues, je vois qu'il commence à entrer en elle de la défiance et... autre chose. Je ne devrais pas vous avouer cela, mais enfin elle souffre et...

JEANXINE, fronçant les sourcils.

C'est bien son tour!

GEORGES

Quelle méchanceté vous venez de dire là !

JEANNINE

Elle peut souffrir un peu à son tour, pour voir ce qu'on éprouve!... Et ce ne sera jamais une compensation!

GEORGES

C'est affreux de parler ainsi! Votre sœur!...

JEANNINE

Je la déteste, je la déteste... Ça vous étonne?

LENCHANTExMENT. 279

Non; ce n'est pas vrai.

JEANMNE.

Si; autrefois je l'aimais, mais maintenant je la déteste! du malin au soir la voir se rapprocher de vous, vous prendre la main, l'entendre vous tutoyer, vous faire des mines tout à son aise!... Chaque fois qu'elle est là, contre vous, et que je me dis : « Mon Dieu, comme elle a de la chance!... », chaque fois qu'elle vous appcoche de trop près, vous tient les mains... oh! je la tuerais! Et puis...

GEORGES

Et puis quoi? Laissez donc ce verre! Vous allez le casser, dans le feu de vos démonstrations, et comme c'est mon verre de conférence...

JEAN.MNE.

Décidément, si je vous ai bien compris, vous me fendez de vous parler en particulier, parce que ça lui plaît pas, et pnrce que je vous gène?

GEORGES

Ce n'est pas exact.

JEANNINE

Ah! oui, comme elle vous gène la petite Jeannine! mme vous préféreriez qu'il n'y ait jamais eu de pe- ■ Jeannine sur la terre! .Merci toujours de me le :>peler, au cas où je l'aurais oublié.

GEORGES tout d'un coup lève le poing sur la table. Mais sapristi de sapristi!...

JEANNINE

Quoi?

GEORGES reste une seconde le bras en l'an , puis le laisse retomber mollement. Rica.

[Un temps.) JEANNINE, une moue.

Tenez, vous êtes tous les deux très gentils au fond,

el vous faites ce que vous pouvez! Seulement, puisque vous venez de me dire carrément votre façon de penser, je voudrais, à mon tour, cesser une minute mon genre petite fille qui me va si bien... Le moment est venu pour moi aussi de dire les choses sérieuses. Donc, ne bondissez pas. je vous en prie, oh! cela surtout! j'ai si mal à la tôle aujourd'hui!... comprenez-moi en ami et écoutez-moi. {Georges- fait signe qu'il est tout oulc. avec l'air de dire : Asseyez-vous donc, Mademoiselle! — Jeannine xe rassied, puis, comme une leçon apprise, avec calme, mais dune voLv funèbre : ) Vous savez qÛC pas unc seconde, jamais, je n'ai renoncé à mourir.

GEORGES

Nom de nom !

[Il envoie promener deux livres dans la chambre, d'un coup.)

JEAMSINE.

Vous voyez!

GEORGES, furieux, tout rouge.

Je vous défends d'ajouter un mot de plus, vous entendez! C'est révoltant, écœurant!

JEANNINE

On dirait que vous apprenez une nouvelle! GEORGES, déambulant , les bras au ciel.

Et voilà la vie que vous nous faites!... Vous êtes embêtante!... Oh! ça!!... Vous pouvez vous vanter de savoir raser les gens avec une persistance!!... Heureusement on est meilleur que vous, on vous pardonne votre dada! Vous êtes aussi une gosse, une vraie gosse, et cela explique tout. Vous verrez plus tard, comme elle vous fera rire votre funeste passion, quand je serai encore un peu plus décati que maintenant, et que nous en recauserons avec votre mari, un garçon charmant et bien mieux que moi... [Geste de prostestation de Jeannine.) si, si, bien mieux que moi ! Vous verrez mon nez dans son vrai jour alors. Regardez-le mon nez : si c'est celui d'un homme pour qui on se suicide ! I

Jii.vNNiNE, suppliant.

Georges, vous ne pouvez pas me refuser si peu de

chose : Cinq minutes... consacrez-moi cinq minutes

dans votre vie dans toute votre vie ! Comme c'est peu

pourtant. Ne jamais vous parler, ne jamais m'épan-

cher contre votre t'paule!... Oh! voyez-vous, c'est

\ l'idée fixe maintenant! et je mourrai contente... Quel-

[ ques secondes de pitié pour moi seule. Oh! ne reculez

. pas comme ça... je suis si loin!... [Les larmes aux yeux.)

\ Écoutez, je souflVe bien pour vous dire cela... j'ai

beaucoup de peine, j'ai tant de peine!... et c'est pour

vous!... Oh! aimez-moi, dites, aimez-moi!...

[Elle a dit cela sur un ton de petite plainte douce... et on f entend pleurer.)

GROROES. rmu.

Mon pauvre petit !

JEANNINE, reniflant ses larmes.

Merci. J'aime tant quand vous m'appeliez mon pau-

'■ vre petit! Ça me fait du bien pour quelque temps...

(Vivement.) C est vrai que j'ai des choses à vous dire...

J'ai des papiers très sérieux à vous remettre... un grand,

grand mystère... Je vous en conjure... ce soir, après

GEORGES, f interrompant.

Non, inutile ! Pas de cachotteries. Ça ne prend plus.

JEANNINE

Bien, parfait! Où avais-je la tête, en effet? je suis stupide! Vous avez trop peur d'une scène! Vous manquez de chic, décidément vous n'avez pas d'allure, mon ami... Alors, c'est non, non?

GEORGES

Non. [Bruxt/uement Jeannine qui jouait avec le verre de couleur le caxse.) Là! VOUS l'avez cassé ! Je l'avais préparé pour ma lecture. C'est intelligent! Et vous vous êtes fait mal?... oh! mais très... vous saignez?

JEANNINE

Peuh! {Georges a pris so/i mouchoir et lui essuie la main Jeannine essaye de se rapprocher.^ Georges!

(// retire froidement sa main, met son mouchoir dans la pochette de son veston.)

Allons, il faut vous en aller, Jeannine. Vous savez que je vous lis, à tous, le premier chapitre de mon livre, dans un quart d'heure? Vous en êles, n'est-ce pas? oui?... eh bien alors, il faut vous en aller...

JEANNINE

Venez, Georges, ce soir... vous ne voulez pas?

GKOnGES.

Non.

JEANNINE

Oh!

{Elle fait un mouvement de déception triste.)

GEORGES, après un temps, et après avoir paru réfléchir quelques secondes, .se rapprochant fi elle.

Dans les campagnes, quand l'enfant soulfre, Jeannine, et qu'il a la lièvre, les gens qui le soignent, autour de lui, ayant défense de lui donner à boire, répandent parfois un peu d'eau, sur les carreaux de la chambre, pour que la fraîcheur en arrive jusqu'à l'enfaut et qu'il se calme... Contentez-vous, Jeannine, de ce que j'en peux répandre et lâchez d'être heureuse, s'il vient parfois jusqu'à la fraîcheur de quelque larme évaporée...

JEANNINE, tout bas, tout bas.

Venez !

GEORGES, changeant de ton.

Oh ! maintenant, Jeannine, je vais me fâcher !

JEANNINE

Georges !

GEORGES

Assez!... Allez-vous-en ! Victor ou Odette vont arriver d'un moment à l'autre. Allez-vous-en !

(7/ la pousse par les épaules jusqu à la porte... Jeannine résiste comrr^e un enfant en grognant... La porte se referme... Gi orges reste seul, réfléchit, et va s'asseoir à sa table. La porte de droite s'ouvre. Victor de Chelles entre, — chapeau de paille, fleur à la boutonnière .\

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