ACTE PRhMlER
avoue. Je m'admire moi-même. Je marche dan;^ les combinaisons du jeune Paulot, je me charge des courses de Richard, et je leur fais croire à tous deux que j'ai une première de magasin... qui va lâcher ses parents pour moi... D'abord tes fils ne me croiraient pas capable d'avoir ime aventure aussi importante.
IRÈNE
C'est vrai tout de même que c'est une chose considérable pour un garçon sans conséquence comme toi! Qu'est-ce que tu as pensé quand tu t'es aperçu que je t'aimais?
GEORGET
Ce que j'ai pensé?
IRÈNE
Oui.
GEORGET
Je me suis dit : Je ne l'aurai jamais. C'est trop beau!... Je m'imaginais que, si je m'y mettais, il faudrait des années pour te conquérir.
IRÈNE
Tu as é*-é heureux, hein?
GEORGET
Jai été surtout stupéfait.
IRÈNE
Sale bête !
GEORGET
Mais c'est une impression qui^a passé vite. Je m'y suis fait.
Quand t'es-tu aperçu pour la première fois que je t'aimais? Tu ne me l'as jamais raconté.
GEORGET
Un jour, au tennis, chez les Dubreuil-.. Tu me regardais tout le temps... tu ratais toutes les balles...
IRÈNE
Tu étais si joli ce jour-là 1
GEORGET
Ne dis pas çal... J'avais un rhume de cerveau terrible, un bouton de fièvre gros comme un gnon. J'étais furieux que tu m'aimes juste à ce momentlà.
IRÈNE
C'est ce que les poètes appellent le premier émoi.
GEORGET
Je suis sincère.
IRÈNE Je le vois bien. {Silence. Elle le regarde longuement dans Si'S yeux bleus. Puis tout à coup^ elle pousse un
soupir.) Tout de même 1
GEORGET
Quoi, tout de même?
IRÈNE
Rien! Tout de même... voilà toutl... Il y a des minutes où je me demande si je ne rêve pas. Toi, Georget, le Georget de mes enfants, devenu, tout
à coup, ainsi sans raison, mon amant... Mon amant ! songe, c'est-à-dire celui qui surpasse tout dans mon cœur... quelle effrayante chose!
GEORGET
Ne me regarde pas ainsi. Ça m'intimide. Il me semble que j'ai fait un malheur.
IRÈNE
C'en est un ! que tu as commis, délibérément... C'en est un que de s'être donné, corps et Ime, à un enfant comme toi, qui tient désormais toute ma^'ie dans ses mains, tout : passé, avenir... C'est à ce g&min que devaient aboutir mes années graves de mère de famille, d'épouse, mes devoirs, mes deuils, mes scrupules, mes illusions de moimême... Si tu n'appelles pas cela un malheur, que te faut-il?
GEORGET
Mais c'est agaçant, à la fin, cette conception que tu te fais de moi... Je suis un homme 1 un homme à qui l'on peut se confier sans peur... Tu verras si je ne conduis pas bien notre barque. Ahl ah!
IRÈNE
C'est peut-être vrai. Mais que veux-tu? Il m'est difficile d'oublier que je t'ai vu collégien. Ça te nuit dans mon esprit.
GEORGET
Ça me déshonore.
IRÈNE
Tu te souviens, la première fois que je t'ai
vu? Richard m'avait demandé de te faire sortir.un dimanche, du lycée.
GEORGET
Ne parle pas de ça, ne parle pas de ça, je t'en supplie 1
IRÈNE
Je te vois encore, gauche, un peu ridicule — parfaitement, — et bougon... Tu te rappelles quand je vous ai emmenés au bois de Vincennes, gamin que tout ennuie, maussade, regardant tomber les gouttes de pluie de ta visière en toile cirée... Tu faisais une si drôle de figure, dans ce dimanche forain de soldats, de guinguettes, et de pelures d'orange!
GEORGET
Si tu ne m'avais pas connu petit, je n'aurais pas été le camarade de tes enfants, et si je n'avais pas été le ca...
IRÈNE, lui fourrant un bonbon dans la bouche.
Oui, La Palisse! Tiens, mange un bonbon.
GEORGET, bafouillant.
Zut! zut! zut!
(Elle Vemhrasse doucement sur le front).
IRÈNE
Et puis, mon chéri, qu'importe! Que je t'aime pour telle ou telle raison, c'est que cela devait arriver ainsi... L'essentiel est que je t'aime... et infiniment encore !... Je trouve cette sensation si déli-
cieuse de ne penser qu'à toi tout le jour, de haïr tout ce qui me dérange de ta préoooupation... C'est violent, silencieux et bien agréable !
GEORGET, avec conviction, N'est-oe pas?
IRÈNE
Tais-toi I tais-toi 1
GEORGET
Qu'est-ce que j'ai dit?
IRÈNE
Ne me fais pas souvenir de tes... aventures,., gredin I
GEORGET
Ce n'est pas à elles que je faisais allusion.