‹ Théâtre completChapitre 141 sur 225 · ACTE PRhMlER · texte numérisé non relu

ACTE PRhMlER

avoue. Je m'admire moi-même. Je marche dan;^ les combinaisons du jeune Paulot, je me charge des courses de Richard, et je leur fais croire à tous deux que j'ai une première de magasin... qui va lâcher ses parents pour moi... D'abord tes fils ne me croiraient pas capable d'avoir ime aventure aussi importante.

IRÈNE

C'est vrai tout de même que c'est une chose considérable pour un garçon sans conséquence comme toi! Qu'est-ce que tu as pensé quand tu t'es aperçu que je t'aimais?

GEORGET

Ce que j'ai pensé?

IRÈNE

Oui.

GEORGET

Je me suis dit : Je ne l'aurai jamais. C'est trop beau!... Je m'imaginais que, si je m'y mettais, il faudrait des années pour te conquérir.

IRÈNE

Tu as é*-é heureux, hein?

GEORGET

Jai été surtout stupéfait.

IRÈNE

Sale bête !

GEORGET

Mais c'est une impression qui^a passé vite. Je m'y suis fait.

Quand t'es-tu aperçu pour la première fois que je t'aimais? Tu ne me l'as jamais raconté.

GEORGET

Un jour, au tennis, chez les Dubreuil-.. Tu me regardais tout le temps... tu ratais toutes les balles...

IRÈNE

Tu étais si joli ce jour-là 1

GEORGET

Ne dis pas çal... J'avais un rhume de cerveau terrible, un bouton de fièvre gros comme un gnon. J'étais furieux que tu m'aimes juste à ce momentlà.

IRÈNE

C'est ce que les poètes appellent le premier émoi.

GEORGET

Je suis sincère.

IRÈNE Je le vois bien. {Silence. Elle le regarde longuement dans Si'S yeux bleus. Puis tout à coup^ elle pousse un

soupir.) Tout de même 1

GEORGET

Quoi, tout de même?

IRÈNE

Rien! Tout de même... voilà toutl... Il y a des minutes où je me demande si je ne rêve pas. Toi, Georget, le Georget de mes enfants, devenu, tout

à coup, ainsi sans raison, mon amant... Mon amant ! songe, c'est-à-dire celui qui surpasse tout dans mon cœur... quelle effrayante chose!

GEORGET

Ne me regarde pas ainsi. Ça m'intimide. Il me semble que j'ai fait un malheur.

IRÈNE

C'en est un ! que tu as commis, délibérément... C'en est un que de s'être donné, corps et Ime, à un enfant comme toi, qui tient désormais toute ma^'ie dans ses mains, tout : passé, avenir... C'est à ce g&min que devaient aboutir mes années graves de mère de famille, d'épouse, mes devoirs, mes deuils, mes scrupules, mes illusions de moimême... Si tu n'appelles pas cela un malheur, que te faut-il?

GEORGET

Mais c'est agaçant, à la fin, cette conception que tu te fais de moi... Je suis un homme 1 un homme à qui l'on peut se confier sans peur... Tu verras si je ne conduis pas bien notre barque. Ahl ah!

IRÈNE

C'est peut-être vrai. Mais que veux-tu? Il m'est difficile d'oublier que je t'ai vu collégien. Ça te nuit dans mon esprit.

GEORGET

Ça me déshonore.

IRÈNE

Tu te souviens, la première fois que je t'ai

vu? Richard m'avait demandé de te faire sortir.un dimanche, du lycée.

GEORGET

Ne parle pas de ça, ne parle pas de ça, je t'en supplie 1

IRÈNE

Je te vois encore, gauche, un peu ridicule — parfaitement, — et bougon... Tu te rappelles quand je vous ai emmenés au bois de Vincennes, gamin que tout ennuie, maussade, regardant tomber les gouttes de pluie de ta visière en toile cirée... Tu faisais une si drôle de figure, dans ce dimanche forain de soldats, de guinguettes, et de pelures d'orange!

GEORGET

Si tu ne m'avais pas connu petit, je n'aurais pas été le camarade de tes enfants, et si je n'avais pas été le ca...

IRÈNE, lui fourrant un bonbon dans la bouche.

Oui, La Palisse! Tiens, mange un bonbon.

GEORGET, bafouillant.

Zut! zut! zut!

(Elle Vemhrasse doucement sur le front).

IRÈNE

Et puis, mon chéri, qu'importe! Que je t'aime pour telle ou telle raison, c'est que cela devait arriver ainsi... L'essentiel est que je t'aime... et infiniment encore !... Je trouve cette sensation si déli-

cieuse de ne penser qu'à toi tout le jour, de haïr tout ce qui me dérange de ta préoooupation... C'est violent, silencieux et bien agréable !

GEORGET, avec conviction, N'est-oe pas?

IRÈNE

Tais-toi I tais-toi 1

GEORGET

Qu'est-ce que j'ai dit?

IRÈNE

Ne me fais pas souvenir de tes... aventures,., gredin I

GEORGET

Ce n'est pas à elles que je faisais allusion.

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